vendredi 31 juillet 2009

Aujourd'hui, 30 juillet 2009

Sur la route 131 à la hauteur de St-Félix-de-Valois, je prends toujours une petite route de campagne qui coupe à travers le village et qui me fait gagner cinq minutes sur mon trajet. Au bout de cette route, il y a un croisement avec une vieille maison de bois. Le genre de maison qu'on dirait tout droit sortie d'un autre âge et comme il en existe encore dans certains villages du Québec. Deux enfants jouaient sur le terrain avant. L'un d'eux m'a envoyé la main en souriant.
Il faisait soleil.

Pendant une pause à mon travail, je fumais ma cigarette dehors. J'ai vu une vieille dame portant une robe assez chic et qui faisait un peu bohème. Elle avait les cheveux blancs et courts et coiffés avec goût. Elle portait des verres fumés à la mode.
Et je me suis dit qu'elle était très belle.

Un type est venu acheter six petites bouteilles de vodka de 250ml. Il dit qu'il se limite aux formats minis pour ne pas être tenté d'en boire plus.
Ses mains tremblaient quand il m'a payé.

Mon patron m'a félicité pour mon boulot dimanche dernier.
Je n'ai pas compris pourquoi.

Une collègue haïtienne m'a fait goûter son lunch à même sa fourchette. Un plat créole typique. C'était très bon. Demain, elle m'a dit qu'elle va m'apporter un lunch complet.
Comme ça, gratuitement.

Pendant mon souper, je me suis promené dans le quartier. Le soleil se couchait et un vent chaud fouettait mes cheveux. De vieux souvenirs des premières années de ma vie passées à Montréal me sont alors revenus. Je crois qu'à quatre ou cinq ans, j'ai déjà été caressé par ce même vent d'été.
Mais je n'en suis pas certain.

Une cliente d'une cinquantaine d'années était habillée très chic et d'assez bon goût. En me voyant, elle m'a fait le plus beau sourire et m'a demandé comment j'allais. De toute évidence, je lui avais déjà conseillé un vin mais son visage ne me disait rien. C'est le problème quand on bosse dans la vente au détail. Mais en tout cas, elle me reconnaissait. Pour m'en sortir, je lui ai dit qu'elle était ravissante. C'était vrai un peu, mais pas beaucoup. en tout cas, pas au point d'en faire une remarque soulignée comme je lui ai fait. Elle a apprécié et m'a dit que je lui avais fait sa journée.
J'ai peur de ne pas la reconnaître la prochaine fois.

Je revenais du boulot, il était environ 23h30. Je roulais sur la rue Ontario et un type en patin à roulettes poussait une vieille dame en fauteuil roulant. Sans doute sa mère. La vieille dame m'a lancé un sympathique sourire quand ils sont passés devant moi.
Derrière eux, une pute faisait le trottoir.
J'ai pensé à Fellini.

dimanche 26 juillet 2009

Dimanche matin, pluie.

Suis dans ce Café avant de me rendre au boulot. Il est tôt dimanche matin. Dehors, c'est le déluge et ça semble parti pour la journée. Nous sommes quatre clients, quatre mecs, silencieux les quatre. Une fille est derrière le comptoir. Ce n'est pas celle que je m'attendais à trouver et ça rend ce matin pluvieux encore plus gris. Je voulais l'autre, celle avec les yeux magnifiques. Il y a longtemps que je ne l'ai pas vu.
Je crains le pire.
C'est dimanche et ni La Presse ni Le Devoir ne paraissent. Les types lisent donc le Journal de Montréal. Peut-être le liraient-ils quand même. Je ne sais pas, je dis ça comme ça. Parce que c'est un matin gris, un putain de dimanche pluvieux.

À la radio, un jazz très mal chié. C'est une reprise d'une chanson de Ray Charles que le saxophoniste s'emploie à démolir sans restriction. Je ne suis pas saxophoniste mais si je l'étais, la moindre des choses que je ferais serait de ne pas massacrer des standards.
Surtout un dimanche matin gris, pluvieux, triste et sans serveuse aux jolis yeux.

J'ai commandé un autre café mais la serveuse, celle qui n'a pas de beaux yeux ni rien, m'a oublié je crois. Elle n'est pas très souriante et ne me connaît pas trop. Ce n'est pas une nouvelle, mais une ancienne serveuse du temps où je n'étais pas un habitué. J'ai cru comprendre qu'elle est revenue pour boucher des trous dans son budget. Du coup, elle ne me connaît pas et croit que je suis un client comme les autres.
Chiant.
Surtout un dimanche matin gris, pluvieux, triste et sans serveuse aux jolis yeux.

Un type vient d'entrer. Un grand black qui commande un café au comptoir pour emporter. Il y verse un peu de sucre, brasse le tout avec un bâtonnet, replace le couvercle et sort avec son café à la main après avoir payé. Ça s'est fait en moins de 30 secondes.
Il était là, il n'est plus là.
Je vais faire comme lui.
Putain de pluie
Putain de matin sans serveuse aux jolis yeux.

vendredi 24 juillet 2009

Remplissage.

Auto portrait néo-fucked-up. Je jouais avec les bidules de couleurs et les bordures. C'est quelconque et ça sert juste à rajouter un post de plus en juillet. Il n'y a pas grand chose à dire sur cette chose. Mais ça fait du stock de plus sur mon blog.

Genre, comme, tsé.

J'ai demandé à la lune...

Encore une autre approche. Je voulais jouer avec le fond noir et voir ce que je pouvais faire. C'est pas très bon mais c'est mignon. Ça me fait penser à cette chanson d'Indochine : J'ai demandé à la lune.
C'est une sorte d'auto portrait symbolique mais symbolique de quoi? Je n'en sais rien.
On dirait un portier de je ne sais quel club de nuit qui demande le prix d'entrée à la lune.
Ou clochard céleste qui fait la manche au ciel.

La véranda

Ici, autre approche et autre technique. J'avais loué mon chalet à E... et V... en début de semaine et un soir, je me suis invité pour le souper. Souper qui s'est étiré avec plusieurs bouteilles de vin. Nous avons mangé du wapiti et nous avons fait honneur à quelques Côtes du Rhône de bonne qualité. Plus tard en soirée, dans la nuit devrais-je dire, et quand je suis revenu à mon autre chalet, j'étais particulièrement saoul et comme il me restait une bière dans le frigo, j'ai décidé de la vider en dessinant et en profitant de ma saoulerie pour voir ce qui en ressortirait au niveau graphique.
J'ai couché sur mon écran une vision de cette soirée, une discussion entre E... et V... particulièrement animée mais dont je n'ai plus aucun souvenir du sujet débattu. Nous étions dans la véranda, il faisait un peu frais parce que la nuit venait de tomber et nous étions éclairés par trois chandelles qui scintillaient sur la table. Je n'étais pas en état de reproduire fidèlement les traits de l'une et de l'autre mais je voulais juste capter l'ambiance de cette partie de la soirée.
J'aime beaucoup ce dessin.

Les vieux amoureux.

J'ai scribouillé ce petit dessin au chalet et en écoutant Bob Dylan je crois. Je n'en suis pas certain. Je crois que c'était l'album Blonde On Blonde. C'était en fin de soirée et le vin était bon. Comme il m'arrive souvent quand je dessine, je laisse aller mon crayon (ici ma souris) et il en sort quelque chose de complètement improvisé. Je ne sais pas d'où ça vient et j'ignore qui sont ces personnes. Mais elles étaient en moi faut croire et elles furent accouchées par ces traits nerveux et chaotiques alors que la soirée était calme et remplie de quiétude.
Mon programme de dessin est des plus élémentaires et il ne me permet pas beaucoup de liberté. Cependant, j'aime bien jouer avec ces contraintes et voir ce que je peux en tirer. Ici, le style me ramène à ces petits dessins au stylo que j'aime bien exécuter quand je suis au téléphone et que mon attention est portée sur autre chose que le dessin justement. C'est de l'inconscient à l'état pur et j'adore ensuite regarder ce qui en est sorti. C'est moi mais en même temps, comment dire?.. ce n'est pas moi. C'est juste ma main... ou juste mon cerveau.
J'aime bien leur regard. J'aime aussi la position un peu timide de la vieille dame et celle un peu plus entreprenante du vieil homme. On dirait qu'il vient de lui prendre les mains mais je n'en suis pas certain.
C'est ça qui me fascine... on dirait qu'ils vivent malgré moi.

Cas par cas

Courriel envoyé à la député Josée Verner

Madame,

Le Canada de Monsieur Harper- votre gouvernement madame Verner! - reconnaît maintenant la peine de mort et ce, malgré sa propre charte des droits et libertés qui dit le contraire. (Article 7)
Le Canada de Monsieur Harper- votre gouvernement madame Verner! - est maintenant en train de sombrer dans un État du libre arbitre où la morale d'une minorité de politiciens d'extrême droite prime sur son propre code de lois.
Cette nouvelle politique du cas par cas ouvre toute grande la porte (d'en arrière) à une justice à deux vitesses, à un État qui nie le droit fondamental à la vie.
Ce qui est en train de se passer est très grave et très inquiétant pour la suite des choses. Ce dossier (celui de la peine de mort) est réglé depuis 1976 et faisait la fierté du Canada.
Mais voilà que le gouvernement de Monsieur Harper - votre gouvernement madame Verner! - nous ramène 42 ans en arrière et ce, sans référendum, sans concertation, sans débat et via une tactique sournoise des plus hypocrites et des plus sales de toute l'histoire du pays.

Honte à vous madame Verner!
Honte à votre parti politique!
Honte au Canada!



Faites comme moi et écrivez votre merde à Josée Verner, la député conservateur du comté de Louis-St-Laurent et tarte officielle du parti.
Pourquoi elle? Comme ça, au hasard et parce que ça nous prend quelqu'un pour collecter la marde.
Verner.J@parl.gc.ca

samedi 18 juillet 2009

La mondialisation et mon voisin du chalet.

C'était en juin. Je venais d'arriver au chalet. J'avais une excellente bouteille que j'étais en train de faire respirer. Masi Grandarella Appassimento 2004. J'avais des brochettes marinées qui attendaient dans le frigo. À la radio, j'écoutais La Librairie Francophone et j'étais encore sous le coup de l'émotion après avoir entendu cet auteur africain dont j'ai oublié le nom affirmer que la mondialisation, pour les Africains, date de 500 ans. " Pour les occidentaux, c'est tout nouveau et le choc est brutal. Mais pour nous, c'est quelque chose que nous connaissons depuis un demi millénaire."
J'adore ce genre de vérité coup de poing. J'adore quand on me balance sur la gueule une évidence gros comme un continent entier mais qu'en 46 ans, je n'avais pas vu parce que ma putain de vision, et malgré le fait que j'aspire chaque jour à la rendre plus planétaire et plus humaniste, n'en est pas moins une vision de sale petit blanc merdeux qui respire dans un confort écœurant planté dans l'hémisphère nord. Ma mondialisation à moi, je ne l'ai vu que par des pertes d'emplois vers le Mexique ou la Chine. J'avais oublié que les sweat shops de Nike ou de Wal-Mart qui se trouvent au Vietnam ou en Chine ne sont rien de moins que la continuité contemporaine des premières rafles esclavagistes qui décimèrent tout un continent.
La mondialisation, qu'est-ce que c'est sinon que l'exploitation de l'homme par l'homme? On vote des lois pour abolir l'esclavage mais les grandes entreprises ont toujours trouvé le moyen de jouer avec ces mêmes lois pour maintenir une forme d'esclavage plus "humain". Aujourd'hui, on ne fouette plus les gamines du sud qui tissent 12 heures par jour les tissus pour les salopes et les salauds du nord en échange d'un bol de riz, on les congédient. C'est plus humain. Ils iront crever dans la rue plutôt que de crever sur une potence.

J'écoutais cette émission, relaxe, tranquille, pépère et par la fenêtre, je voyais le soleil monter vers la cime des arbres de la forêt. La petite télé noir et blanc qui renvoie une image un peu floue de la réalité était toute prête pour le deuxième match Pittsburgh Détroit. Bref, j'étais crissement bien. J'aime le hockey mais ça, je crois en avoir déjà parlé.
C'est là que mon voisin est arrivé. Il revenait du village, saoul comme une botte, heureux de me voir, voulant partager un morceau de sa triste gaîté avec moi. Moi, j'aurais bien aimé lui parler mondialisation ou même hockey mais lui, il s'en fout de tout ça. Sa mondialisation à lui, elle ne dépasse pas les frontières modestes du petit village de Sainte-Émélie-de-l'Énergie. Ce n'est pas un mauvais bougre. Au contraire, c'est un brave type. Un peu démuni, certes, mais le cœur sur la main. Je suis son unique cercle social et j'assume cette responsabilité.
Il revenait de faire je ne sais quel boulot pour un type du village et ce dernier lui avait payé la bière. Le type en question est connu dans la région sous le nom de "Ti-Joe", un bonhomme de 75 ans qui n'en paraît pas plus de 65. C'est le dealer du coin et semble-t-il que son cannabis est le meilleur qu'on ne puisse trouver. Moi, je ne sais pas puisque je ne touche plus à ça depuis environ un quart de siècle. La dope pour les angoissés de mon espèce, ce n'est pas très recommandé. Quand je fumais, une fois sur deux, j'avais la certitude que Reagan venait d'envoyer ses missiles sur Moscou et sincèrement, ce n'était pas drôle du tout. Même qu'une fois, j'en étais tellement persuadé que j'avais commencé à me faire des provisions pour les prochains hivers nucléaires. J'avais passé la nuit à mettre en sûreté toutes les conserves que j'avais dans la maison. Et puis de l'eau potable... et puis des piles pour la radio... et puis une radio... et puis tout un tas de trucs du genre. Bref, la dope et moi, ça ne marche pas. Je préfère le vin.

Où est-ce que je m'en allais avec tout ça? Il me semble que mon texte déraille. En fait, je voulais faire une sorte de lien avec cette journée et celles de maintenant où mon voisin n'est plus là. Il a déménagé dans une autre piaule un peu plus près du village. Je voulais faire une sorte de boucle avec lui, sa présence puis son absence, sa pauvreté et celle de ces exploités de l'hémisphère sud, faire des parallèles, des comparaisons imagées, des similitudes dans les contrastes mais je me suis perdu en chemin. Et puis construire un texte comme ça, c'est chiant. Ça prend du temps et moi, j'aime bien écrire et ploguer la chose tout de suite. Parfois c'est bon, souvent c'est mauvais mais l'important c'est d'écrire quelque chose.

Ti-Joe, il baise les putes de Sainte-Émélie. Il y en a quelques unes semble-t-il. Des assistés sociales pour la plupart, des cokées de la ville venues on ne sait comment s'installer dans la région. Et puis aussi des amérindiennes alcooliques de la réserve de la Manawane. C'est mon voisin qui me raconte tout ça. Moi, je ne fréquente pas les gens du village. Ou alors par obligation. Quand je vais à l'épicerie par exemple. Je ne les connais pas mais eux, ils me connaissent tous parait-il. C'est comme ça dans les petits bleds perdus du Québec. Tu ne peux pas de gratter le cul sans que ça ne fasse le tour du village.
Ti-Joe et mon voisin du chalet, ils font du troc. Un peu comme l'ONU avec l'Irak du temps de Saddam mais à la différence du fameux "pétrole contre nourriture", eux c'est Viagra contre nourriture. Parce qu'il faut savoir que mon voisin est suivi par un doc et que ce dernier peut lui prescrire à peu près tout ce qu'il veut. C'est l'assistance sociale qui paie. Du coup, il fournit Ti-Joe en pilules bleues et Ti-Joe lui refile de la bière ou de la bouffe, c'est selon les besoins du moment.

Mon voisin, il n'est plus là et ça fait tout drôle. Il est quand même parvenu à tenir sept ans dans un isolement quasi complet, sans boulot, sans voiture, sans téléphone, sans voisin pendant sept mois par année. L'hiver, je ne sais pas comment il faisait pour ne pas se flinguer. J'avais toujours l'impression qu'un bon jour, je l'aurais trouvé pendu au-dessus de sa corde de bois avec la ceinture de son pantalon. Je crois qu'il était trop déprimé pour penser au suicide.

Là, c'est du n'importe quoi comme dirait le poète. Je crois que je vais aller me coucher.

vendredi 17 juillet 2009

La Route

Je suis en train de lire La Route de Cormac McCarthy et je suis littéralement terrifié à chaque page. Terrifié, mais aussi complètement sonné devant cette vision apocalyptique de l'humanité. De page en page, c'est un cauchemar abominable qui ne laisse aucune possibilité d'espoir. ( Enfin, peut-être mais je n'en suis qu'à la moitié du roman et jusqu'à maintenant, j'en prends plein la gueule. Impossible de respirer en lisant ce livre)
On ne sait pas ce qui s'est passé, mais la terre n'est plus qu'un vaste champ de ruines, de cendres et de cadavres. Un père et son jeune fils tentent de survivre en échappant à la faim, au froid, à ces bandes de survivants devenus des anthropophages organisé et surtout à cette implacable pensée que l'humanité n'est plus.
Nihiliste au possible.

vendredi 10 juillet 2009

Le Tablier (deuxième partie)

Deux mois plus tard.

L'homme gisait sur le sol, inerte, le corps criblé de balles comme une passoire. Ou comme un Gruyère, c'est selon. Mais je préfère la passoire. C'est plus symbolique à cause des petits trous réguliers. Donc l'homme gisait sur le sol disais-je, inerte et froid, le corps criblé de balles comme une passoire.
- Qu'en pensez-vous chef?
Pour toute réponse, l'inspecteur Harry V. Dareshow se contenta de relever le collet de son imper beige un peu fripé de manière à se protéger de la pluie glaciale du petit matin. Il se calla ensuite la tête dans les épaules et considéra le mort en esquissant une grimace agacée. En trente ans de métier, Harry ne s'était jamais habitué à se retrouver face à face avec un cadavre avant d'avoir avalé son premier café. C'était un principe auquel il tenait mais que l'aspect morbide de son métier l'en privait régulièrement. Comme à chaque fois, cela le mettait en rogne pour le reste de la journée. Il sorti un paquet de cigarettes - des Camel - de sa poche et tenta de s'en allumer une mais sans succès. Avec toute cette pluie, sa clope se retrouva complètement mouillée avant même que la flamme de son briquet n'eut le temps d'en lécher le tabac. Il grogna un truc contre cette maudite flotte, jeta sa cigarette détrempée à ses pieds dans un mouvement rageur et sans même répondre à son jeune collègue.
Bien qu'il le trouvait plus souvent qu'à son tour bourru, brusque, froid, impoli et un brin misanthrope, Bill Vesay adorait son patron et lui pardonnait à peu près tout ses écarts de comportement. Cela venait du fait qu'en quelques semaines à ses côtés, il avait plus appris que pendant ces trois années passées sur les bancs de l'institut de police de Nicolet. Indifférent au silence de son patron, Bill continua son résumé.
- Nous n'avons trouvé aucun papier sur lui chef. J'ai fais demander le service d'identification pour connaître le nom de la victime.
Cette fois, Harry V. Dareshow se fit entendre. Sa voix rauque laissait deviner une longue et pénible dépendance à la nicotine et au scotch de mauvaise qualité.
- Inutile crétin. Contente-toi d'investiguer la quincaillerie la plus proche. Ça te fera économiser du temps.
- Que voulez-vous dire chef?
- Je dis que ce type est un quincaillier et qu'il s'est fait abattre au moment où il se rendait au boulot, ô imbécile.
Perplexe, Bill Vesay balaya successivement son regard entre le visage buriné de son patron et celui blafard du moribond. Il ne comprenait pas comment son chef était parvenu à identifier le métier de la victime aussi rapidement. À ses yeux, cela tenait du prodige.
Devinant l'étonnement de son apprenti, Harry V. Dareshow s'approcha du cadavre et pointa d'un doigt nerveux une épinglette commerciale accrochée sur le revers du blouson.
- Regarde misérable bon à rien. C'est écrit "Votre quincaillier RO-NA pour vous servir". Tu connais beaucoup de gens qui ne travaillent pas chez RO-NA et qui se promèneraient à l'aube avec une épinglette commerciale où c'est écrit "Votre quincaillier RO-NA pour vous servir" juste pour le plaisir?
Une fois de plus, Bill Vesay resta stupéfait par l'extraordinaire esprit logique de son patron et se dit que décidément, il lui restait encore bien des choses à apprendre avant d'être promu inspecteur principal.

***

Malgré l'interdiction formelle de fumer à l'intérieur des commerces, Rob DeMariay grillait cigarette sur cigarette depuis son arrivée au boulot. En un quart de siècle comme gérant régulier du département de plomberie de la quincaillerie RO-NA, c'était la première fois que des policiers l'interrogeaient dans le cadre de son travail. Il avait fait entrer les deux flics dans son bureau où l'interrogatoire débutait à peine.
- Je n'arrive pas à la croire! Jeff Elkon! Mon meilleur employé! Assassiné à deux pas du magasin! C'est un cauchemar! Un cauchemar!

L'inspecteur Harry V. Dareshow avait l'habitude de ce genre de réaction. L'état de choc chez ceux qu'il devait interroger, il connaissait pour l'avoir vu des milliers de fois. Aussi, n'hésita-t-il pas à gifler plusieurs fois ce pauvre DeMariay en ne lésinant pas sur la force de ses coups. Il le frappa non pas pour le ramener à la raison, mais simplement parce que cette situation lui permettait d'assouvir un partie de sa violence en tapant gratuitement sur quelqu'un. Il savait très bien qu'on se méprendrait sur la teneur morale de ces claques et que personne, pas même ce pauvre DeMariay, lui en tiendrait rigueur. C'était pour ce genre de petites friandises qu'il aimait toujours son boulot. Frapper un être humain sans raison et être en plus payer pour le faire, c'était drôlement chouette.
- Désolé inspecteur... je... je suis sous le choc...
- N'en soyez pas désolé, c'est tout naturel. Permettez que je vous gratifie d'une dernière baffe, question de vous ramener complètement sur le plancher froid de la réalité.
- Est-ce vraiment nécessaire inspecteur?
- Je crains que oui.
- Alors procédez.
- Merci. .... SPLLAFF!!

Après cette réanimation un peu forcée, Rob DeMariay raconta qu'il était arrivé au boulot en trouvant la porte toute grande ouverte malgré le fait que Jeff Elkon devait en principe être au poste depuis une heure. Il trouva l'endroit désert.
- J'ai trouvé ça très étrange parce que jamais Jeff n'est arrivé en retard au travail et jamais ne quittait-il l'endroit sans fermer à clef derrière lui.
À ces mots, les yeux de Rob DeMariay rougirent et des larmes s'en échappèrent.
- ...Il... il avait la plomberie à cœur. C'était une véritable passion pour lui. Tellement qu'il lui arrivait souvent de prendre ses repas du midi en caressant un de ces derniers modèles de robinets de zinc pour lesquels il s'était pris d'une réelle affection. Le monde de la tuyauterie va le manquer vous savez.
Malgré le moment d'intense tristesse, l'inspecteur principal Harry V. Dareshow, implacable, poursuivit son interrogatoire.
- Je suis désolé de vous questionner dans une situation aussi dramatique, mais je dois faire mon métier. Vous dites qu'à votre arrivée, la porte du magasin était grande ouverte. N'avez-vous pas remarqué quelque chose de particulier?
Le visage du gérant régulier du département de plomberie prit alors un aspect sépulcral qui ne manqua pas de glacer d'effroi les deux policiers.
- Si justement... tout nos tabliers de travail ont disparus!!
Harry V. Dareshow et Bill Vesay se regardèrent en silence et le plus jeune des deux hocha la tête. Ils se levèrent et quittèrent les lieux sans rien rajouter. Mais quelques seconde plus tard, le visage ravagé par le doute, Harry revint dans le bureau de ce pauvre DeMariay et juste parce que ça le démangeait, comme ça, gratuitement, lui administra une dernière gifle.
- J'en suis désolé monsieur DeMariay, mais je ne pouvais m'en empêcher.
Compréhensif, le gérant régulier du département de plomberie lui fit un signe de la main qui voulait dire que c'était tout naturel et qu'il restait à sa disposition pour d'éventuelles baffes.

***

Dans un bar glauque du quartier Hochelaga-Maisonneuve, un homme portant un imper beige et un peu fatigué venait d'enfiler une demie douzaine de scotch. Bien qu'il ne parlait jamais à personne, tous les habitués de l'endroit le connaissait comme étant un client régulier dont la place sur la portion du zinc qu'il occupait lui était naturellement réservée. Personne d'autre que lui n'osait s'y asseoir. On l'aura deviné (ou alors c'est que vous ne suivez pas tout à fait l'histoire), c'était l'inspecteur principal Harry V. Dareshow. La serveuse, une longiligne blondasse qui souffrait sans doute d'anorexie, s'approcha de l'homme en lui caressant d'une main maternelle le dessus de la tête.
- Je peux faire quelque chose pour toi mon choux? Tu sembles perdu dans tes pensées.
- Cette fois Suze-Allie, je crains fort que tu n'y puisse rien. Ou alors verse-moi une autre lampée de ce mauvais scotch. Ça sera déjà un bon début.
Suze-Allie Mentay retira sa main quinquagénaire de la tignasse poivre et sel de son client et n'eut d'autre choix que de lui remplir un autre verre. Elle connaissait son client et savait qu'il ne servait à rien d'insister. Malgré tout, elle lui lança ces quelques mots:
- Je n'aime pas te voir dans cet état Harry.
Harry fit cul-sec et redéposa lourdement son verre sur le comptoir en faisant un signe à Suze-Allie pour lui remettre ça. Pendant qu'elle lui versa son scotch, et parce qu'il commençait à être ivre, l'inspecteur se confia sans retenue à sa serveuse préférée.
- C'est mon enquête qui n'avance pas. Ces meurtres par dizaines et ces vols de tabliers partout dans la ville, pas un commerce au détail qui n'y échappe. Je piétine pendant que Montréal traverse une crise du tablier sans précédent.
Au même moment, un grand black qui se tenait à l'écart depuis quelques minutes s'approcha et prit la place à côté de celle de l'inspecteur. Il lança un signe des yeux complice à Suze-Allie qui n'échappa pas à Harry. Ce dernier glissa un regard réprobateur à sa serveuse.
- Écoute Harry, mon ami Jvött aurait quelque chose d'important à te dire.
Harry senti le coup fourré et se contracta dans son imper beige un peu fatigué. Il se faisait vieux. Vingt ans plus tôt, il aurait cassé la gueule à cet enquiquineur qui l'empêchait de boire en rond son scotch de mauvaise qualité. Mais le temps avait passé sur ses muscles et il se sentait de plus en plus fatigué. Au lieu de fracasser la tête de ce type, il le laissa parler.
- Ne vous en faites pas inspecteur, lui-dit alors le grand black d'un ton assuré, j'ai quelque chose à vous dire qui pourrait vous aider dans votre enquête.
Harry V. Dareshow, qui en avait vu d'autres et des bien pires, garda le silence tout en dévisageant Suze-Allie Mentay. Ses yeux exprimaient quelque chose de lourd et de froid.
- Mais d'abord, permettez-moi de me présenter. Mon nom est Jvött Bätt. Je suis Suédois mais quand même noir de peau. Combinaison très utile pour dérouter les fouineurs. Je suis boxeur dans mes temps libres mais surtout gardien de sécurité au ministère de l'emploi. Il y a quelque temps, un type s'est présenté pour remplir le poste de tablier dans un café occupé parait-il par une superbe serveuse possédant des yeux qui, dit-on, auraient la faculté de faire fondre les clients.
Un silence se fit. Suze-Allie regarda Jvött Bätt en se serrant les lèvres. Ce de dernier lui fit un léger signe de la tête qui voulait dire "ne t'en fais pas". Après un long silence, Harry échappa cette question:
- Ce type, vous pouvez le décrire?
- Dans la quarantaine, cheveux blonds et trop longs, mal rasé, la mâchoire proéminente, le nez une peu croche.

À suivre....

vendredi 3 juillet 2009

Posséder avec détachement

J'ai acheté le chalet de mon oncle mardi dernier. Un petite maison sur le bord d'un lac payée trois fois rien considérant le prix du marché. J'ai acheté clés en main. J'ai acheté pour louer. J'ai acheté parce que j'avais de l'argent et que si je ne le faisais pas, cet argent aurait été dilapidé en moins de deux ans. J'ai acheté pour tenter de me trouver quelque chose à faire entre deux angoisses existentielles. J'ai acheté quelque chose où je pourrai me réfugier quand le vent se lèvera dans ces horizons incertains des lendemains qui ne chantent pas toujours. J'ai acheté pour posséder avec détachement, comme me le disait V..., ma petite sœur socialiste pour me réconforter après m'être confessé de ce malaise que j'éprouvais dans cette action qui allait faire de moi un propriétaire, moi qui vient à peine de décider de ne plus vivre que par les vertus de la simplicité volontaire. J'ai acheté pour prêter ce petit coin tranquille aux amis. J'ai acheté pour regarder le soleil se coucher de l'autre côté de la montagne. J'ai acheté pour sentir le feu de bois dans le foyer l'hiver.
J'ai acheté le chalet de mon oncle.
Quand la dame de la banque qui s'occupe de mon prêt a vu le prix que m'a fait mon oncle, elle m'a dit que si je voulais, demain matin je pourrais facilement le revendre pour $20,000.00 de plus. Autrement dit, mon oncle m'a donné l'équivalent de $20,000.00. C'est énorme en ces temps d'économie incertaine.
- Prends tout, m'a t-il dit. Tout est à toi. Je ne veux rien garder.
La première chose que j'ai faite quand je m'y suis rendu après la vente, c'est de nettoyer un peu l'intérieur et de balancer aux poubelles une quantité d'objets que je jugeais inutiles, laids, démodés ou encombrants.
Trois gros sacs poubelle remplis de ses souvenirs à lui. Ça m'a quand même fait quelque chose.