lundi 24 août 2015

Il détestait les océans.


Il détestait les océans qui ne semblaient exister que pour séparer le Réjean d’elle. Qui a inventé les océans, se disait il pendant qu’elle s’éloignait dans la file qui la mènerait aux douanes, de l’autre côté de sa vie ? Son cœur se serrait de la voir s’en aller. Elle ne cessait de se retourner pour lui envoyer la main, pour lui envoyer des bises et des sourires teintés de tristesses qui lui faisaient autant de bien que de mal. Il la suivait des yeux maintenant qu’il ne pouvait plus la suivre à l’épiderme ou au parfum. Il avait encore l’odeur de ses cheveux sur sa joue. Cela allait s’effacer dans les prochaines secondes. Et ça lui faisait mal. Qui a inventé les océans, se répétait-il ? (À partir de maintenant, laissons-le s’exprimer) Qu’on me le présente que je lui pète la gueule à grands coups de talon dans les dents. L’enculé ! Qui a inventé les kilomètres, les distances, les absences, les éloignements forcées et les rires qui s’éteignent ? Qui a inventé les départs déchirants dans les aéroports ? Qui a inventé les pays, les frontières, les décalages horaires ? Qui a inventé l’heure belle mais en même temps tellement horrible qui précède l’embarquement ? Qui a inventé le déchirement que provoquent ces deux corps qui doivent se séparer après un dernier enlacement ? Qui a inventé les derniers regards qui se cherchent et s’éloignent et se perdent dans la filée des gens qui ont l’outrecuidance de voyager sur le même vol qu’elle ? Et t’es qui toi, le gros tata plein d’marde qui marche derrière elle et qui se pompe de devoir arrêter de marcher parce qu’elle s’arrête d’avancer mille fois pour m’envoyer la main et des bisous pour une millième fois depuis les trente dernière secondes ? Tu veux que je traverse la douane pour te péter la gueule ? C’est kiki t’as inventé ? Le même enculé qui a inventé les océans ? C’est ça ? Race d’enfoiré de gros porc. Respecte mes derniers bisous ou je te pète les dents à grands coups de barre à clous. Tu ne vois pas que je suis amoureux ? Enculé ! Ben oui mec, je suis amoureux. Un vrai amour comme dans les films. Avec des fins déchirantes et des départs sous fond de moteurs d’avion qui s’impatientent de s’en aller. Play it again Sam, comme disait Bogart dans Casablanca.
(Reprenons maintenant notre narration) Puis, comme dans les films justement, elle quitta la filée de passagers pour revenir vers lui à contre courant des idiots et des imbéciles qui ne comprenaient rien au drame déchirant qui se jouait pourtant devant eux. Elle venait de réaliser qu’elle avait encore le double des clés qu’il avait fait pour elle. Il voulait qu’elle les garde, mais elle insista pour les lui redonner. Futile soucis de dernière minute. Était-ce une excuse pour le serrer une dernière fois dans ses bras ? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais il préféra opter pour le oui et il en profita lui aussi en l’embrassant mille fois. Il lui semblait que ses lèvres n’existaient plus que pour sa peau de toulousaine. C’était de l’extra qu’elle lui offrait et il prenait tout ce qu’elle lui donnait.

Trente ans plus tard, lors de nos recherches préparatoires qui ont servit à la rédaction de cet ouvrage (toujours en chantier, mais que nous espérons publier cette année), une source anonyme nous a remis un précieux document écrit de sa main à lui. Nous pensons qu’il s’agit d’un début de lettre jamais terminée. Un brouillon tout au plus. Une amorce de quelque chose. À l’entête dudit document, il y a cette précision « Écrit au chalet dans la nuit du 18 au 19 août 2015 ». Nous avons vérifié et cette date correspond avec celle du vol qu’elle avait prit en partance de Montréal après son court séjour dans cette ville. Nous recopions ici le court texte. Ça va comme suit :
Je suis de retour au chalet. Je ne pouvais pas rester en ville. Tout parle encore de toi ici. En arrivant, la première chose que j’ai faite fut de respirer ton oreiller. Il est minuit 28 et ton avion doit avoir terminé de survoler la pointe sud du Groenland. Tu retournes chez toi. Tu es déjà loin. Et je me sens tellement vide. Tellement mort.
La réalité est parfois plus incroyable que la fiction. Ils s’étaient connus en avril 2007 alors qu’elle était au Québec pour un stage dans un poste de radio. Elle était repartie fin mai. En tout, à peine un mois. Et de ce mois, à peine une dizaine de jours ensemble. Le temps de se connaître et de nouer leur complicité. Ils gardèrent contact par courriers et courriels, par skype et par autres machins virtuels de cette époque. Pour un tas de raison qui seraient fastidieux d’énumérer ici, ils ne se revirent qu’en 2013 pendant 9 jours. Puis en 2015 pendant 12 jours. Si la vie nous en donne la chance, nous vous raconterons leur histoire. Elle en vaut la peine.