jeudi 9 juillet 2009

Le Tablier (deuxième partie)

Deux mois plus tard.

L'homme gisait sur le sol, inerte, le corps criblé de balles comme une passoire. Ou comme un Gruyère, c'est selon. Mais je préfère la passoire. C'est plus symbolique à cause des petits trous réguliers. Donc l'homme gisait sur le sol disais-je, inerte et froid, le corps criblé de balles comme une passoire.
- Qu'en pensez-vous chef?
Pour toute réponse, l'inspecteur Harry V. Dareshow se contenta de relever le collet de son imper beige un peu fripé de manière à se protéger de la pluie glaciale du petit matin. Il se calla ensuite la tête dans les épaules et considéra le mort en esquissant une grimace agacée. En trente ans de métier, Harry ne s'était jamais habitué à se retrouver face à face avec un cadavre avant d'avoir avalé son premier café. C'était un principe auquel il tenait mais que l'aspect morbide de son métier l'en privait régulièrement. Comme à chaque fois, cela le mettait en rogne pour le reste de la journée. Il sorti un paquet de cigarettes - des Camel - de sa poche et tenta de s'en allumer une mais sans succès. Avec toute cette pluie, sa clope se retrouva complètement mouillée avant même que la flamme de son briquet n'eut le temps d'en lécher le tabac. Il grogna un truc contre cette maudite flotte, jeta sa cigarette détrempée à ses pieds dans un mouvement rageur et se recela la tête dans les épaules sans même répondre à son jeune collègue.
Bien qu'il le trouvait plus souvent qu'à son tour bourru, brusque, froid, impoli et un brin misanthrope, Bill Vesay adorait son patron et lui pardonnait à peu près tout ses écarts de comportement. Cela venait du fait qu'en quelques semaines à ses côtés, il avait plus appris que pendant ces trois années passées sur les bancs de l'institut de police de Nicolet. Indifférent au silence de son patron, Bill continua son résumé.
- Nous n'avons trouvé aucun papier sur lui chef. J'ai fais demander le service d'identification pour connaître le nom de la victime.
Cette fois, Harry V. Dareshow se fit entendre. Sa voix rauque laissait deviner une longue et pénible dépendance à la nicotine et au scotch de mauvaise qualité.
- Inutile crétin. Contente-toi d'investiguer la quincaillerie la plus proche. Ça te fera économiser du temps.
- Que voulez-vous dire chef?
- Je dis que ce type est un quincaillier et qu'il s'est fait abattre au moment où il se rendait au boulot, ô imbécile.
Perplexe, Bill Vesay balaya successivement son regard entre le visage buriné de son patron et celui blafard du moribond. Il ne comprenait pas comment son chef était parvenu à identifier le métier de la victime aussi rapidement. À ses yeux, cela tenait du prodige.
Devinant l'étonnement de son apprenti, Harry V. Dareshow s'approcha du cadavre et pointa d'un doigt nerveux une épinglette commerciale accrochée sur le revers du blouson.
- Regarde misérable bon à rien. C'est écrit "Votre quincaillier RO-NA pour vous servir". Tu connais beaucoup de gens qui ne travaillent pas chez RO-NA et qui se promèneraient à l'aube avec une épinglette commerciale où c'est écrit "Votre quincaillier RO-NA pour vous servir" juste pour le plaisir?
Une fois de plus, Bill Vesay resta stupéfait par l'extraordinaire esprit logique de son patron et se dit que décidément, il lui restait encore bien des choses à apprendre avant d'être promu inspecteur principal.

***

Malgré l'interdiction formelle de fumer à l'intérieur des commerces, Rob DeMariay grillait cigarette sur cigarette depuis son arrivée au boulot. En un quart de siècle comme gérant régulier du département de plomberie de la quincaillerie RO-NA, c'était la première fois que des policiers l'interrogeaient dans le cadre de son travail. Il avait fait entrer les deux flics dans son bureau où l'interrogatoire débutait à peine.
- Je n'arrive pas à la croire! Jeff Elkon! Mon meilleur employé! Assassiné à deux pas du magasin! C'est un cauchemar! Un cauchemar!

L'inspecteur Harry V. Dareshow avait l'habitude de ce genre de réaction. L'état de choc chez ceux qu'il devait interroger, il connaissait pour l'avoir vu des milliers de fois. Aussi, n'hésita-t-il pas à gifler plusieurs fois ce pauvre DeMariay en ne lésinant pas sur la force de ses coups. Il le frappa non pas pour le ramener à la raison, mais simplement parce que cette situation lui permettait d'assouvir un partie de sa violence en tapant gratuitement sur quelqu'un. Il savait très bien qu'on se méprendrait sur la teneur morale de ces claques et que personne, pas même ce pauvre DeMariay, lui en tiendrait rigueur. C'était pour ce genre de petites friandises qu'il aimait toujours son boulot. Frapper un être humain sans raison et être en plus payer pour le faire, c'était drôlement chouette.
- Désolé inspecteur... je... je suis sous le choc...
- N'en soyez pas désolé, c'est tout naturel. Permettez que je vous gratifie d'une dernière baffe, question de vous ramener complètement sur le plancher froid de la réalité.
- Est-ce vraiment nécessaire inspecteur?
- Je crains que oui.
- Alors procédez.
- Merci. .... SPLLAFF!!

Après cette réanimation un peu forcée, Rob DeMariay raconta qu'il était arrivé au boulot en trouvant la porte toute grande ouverte malgré le fait que Jeff Elkon devait en principe être au poste depuis une heure. Il trouva l'endroit désert.
- J'ai trouvé ça très étrange parce que jamais Jeff n'est arrivé en retard au travail et jamais ne quittait-il l'endroit sans fermer à clef derrière lui.
À ces mots, les yeux de Rob DeMariay rougirent et des larmes s'en échappèrent.
- ...Il... il avait la plomberie à cœur. C'était une véritable passion pour lui. Tellement qu'il lui arrivait souvent de prendre ses repas du midi en caressant un de ces derniers modèles de robinets de zinc pour lesquels il s'était pris d'une réelle affection. Le monde de la tuyauterie va le manquer vous savez.
Malgré le moment d'intense tristesse, l'inspecteur principal Harry V. Dareshow, implacable, poursuivit son interrogatoire.
- Je suis désolé de vous questionner dans une situation aussi dramatique, mais je dois faire mon métier. Vous dites qu'à votre arrivée, la porte du magasin était grande ouverte. N'avez-vous pas remarqué quelque chose de particulier?
Le visage du gérant régulier du département de plomberie prit alors un aspect sépulcral qui ne manqua pas de glacer d'effroi les deux policiers.
- Si justement... tout nos tabliers de travail ont disparus!!
Harry V. Dareshow et Bill Vesay se regardèrent en silence et le plus jeune des deux hocha la tête. Ils se levèrent et quittèrent les lieux sans rien rajouter. Mais quelques seconde plus tard, le visage ravagé par le doute, Harry revint dans le bureau de ce pauvre DeMariay et juste parce que ça le démangeait, comme ça, gratuitement, lui administra une dernière gifle.
- J'en suis désolé monsieur DeMariay, mais je ne pouvais m'en empêcher.
Compréhensif, le gérant régulier du département de plomberie lui fit un signe de la main qui voulait dire que c'était tout naturel et qu'il restait à sa disposition pour d'éventuelles baffes.

***

Dans un bar glauque du quartier Hochelaga-Maisonneuve, un homme portant un imper beige et un peu fatigué venait d'enfiler une demie douzaine de scotch. Bien qu'il ne parlait jamais à personne, tous les habitués de l'endroit le connaissait comme étant un client régulier dont la place sur la portion du zinc qu'il occupait lui était naturellement réservée. Personne d'autre que lui n'osait s'y asseoir. On l'aura deviné (ou alors c'est que vous ne suivez pas tout à fait l'histoire), c'était l'inspecteur principal Harry V. Dareshow. La serveuse, une longiligne blondasse qui souffrait sans doute d'anorexie, s'approcha de l'homme en lui caressant d'une main maternelle le dessus de la tête.
- Je peux faire quelque chose pour toi mon choux? Tu sembles perdu dans tes pensées.
- Cette fois Suze-Allie, je crains fort que tu n'y puisse rien. Ou alors verse-moi une autre lampée de ce mauvais scotch. Ça sera déjà un bon début.
Suze-Allie Mentay retira sa main quinquagénaire de la tignasse poivre et sel de son client et n'eut d'autre choix que de lui remplir un autre verre. Elle connaissait son client et savait qu'il ne servait à rien d'insister. Malgré tout, elle lui lança ces quelques mots:
- Je n'aime pas te voir dans cet état Harry.
Harry fit cul-sec et redéposa lourdement son verre sur le comptoir en faisant un signe à Suze-Allie pour lui remettre ça. Pendant qu'elle lui versa son scotch, et parce qu'il commençait à être ivre, l'inspecteur se confia sans retenue à sa serveuse préférée.
- C'est mon enquête qui n'avance pas. Ces meurtres par dizaines et ces vols de tabliers partout dans la ville, pas un commerce au détail qui n'y échappe. Je piétine pendant que Montréal traverse une crise du tablier sans précédent.
Au même moment, un grand black qui se tenait à l'écart depuis quelques minutes s'approcha et prit la place à côté de celle de l'inspecteur. Il lança un signe des yeux complice à Suze-Allie qui n'échappa pas à Harry. Ce dernier glissa un regard réprobateur à sa serveuse.
- Écoute Harry, mon ami Jvött aurait quelque chose d'important à te dire.
Harry senti le coup fourré et se contracta dans son imper beige un peu fatigué. Il se faisait vieux. Vingt ans plus tôt, il aurait cassé la gueule à cet enquiquineur qui l'empêchait de boire en rond son scotch de mauvaise qualité. Mais le temps avait passé sur ses muscles et il se sentait de plus en plus fatigué. Au lieu de fracasser la tête de ce type, il le laissa parler.
- Ne vous en faites pas inspecteur, lui-dit alors le grand black d'un ton assuré, j'ai quelque chose à vous dire qui pourrait vous aider dans votre enquête.
Harry V. Dareshow, qui en avait vu d'autres et des bien pires, garda le silence tout en dévisageant Suze-Allie Mentay. Ses yeux exprimaient quelque chose de lourd et de froid.
- Mais d'abord, permettez-moi de me présenter. Mon nom est Jvött Bätt. Je suis Suédois mais quand même noir de peau. Combinaison très utile pour dérouter les fouineurs. Je suis boxeur dans mes temps libres mais surtout gardien de sécurité au ministère de l'emploi. Il y a quelque temps, un type s'est présenté pour remplir le poste de tablier dans un café occupé parait-il par une superbe serveuse possédant des yeux qui, dit-on, auraient la faculté de faire fondre les clients.
Un silence se fit. Suze-Allie regarda Jvött Bätt en se serrant les lèvres. Ce de dernier lui fit un léger signe de la tête qui voulait dire "ne t'en fais pas". Après un long silence, Harry échappa cette question:
- Ce type, vous pouvez le décrire?
- Dans la quarantaine, cheveux blonds et trop longs, mal rasé, la mâchoire proéminente, le nez une peu croche.

À suivre....

jeudi 2 juillet 2009

Posséder avec détachement

J'ai acheté le chalet de mon oncle mardi dernier. Un petite maison sur le bord d'un lac payée trois fois rien considérant le prix du marché. J'ai acheté clés en main. J'ai acheté pour louer. J'ai acheté parce que j'avais de l'argent et que si je ne le faisais pas, cet argent aurait été dilapidé en moins de deux ans. J'ai acheté pour tenter de me trouver quelque chose à faire entre deux angoisses existentielles. J'ai acheté quelque chose où je pourrai me réfugier quand le vent se lèvera dans ces horizons incertains des lendemains qui ne chantent pas toujours. J'ai acheté pour posséder avec détachement, comme me le disait V..., ma petite sœur socialiste pour me réconforter après m'être confessé de ce malaise que j'éprouvais dans cette action qui allait faire de moi un propriétaire, moi qui vient à peine de décider de ne plus vivre que par les vertus de la simplicité volontaire. J'ai acheté pour prêter ce petit coin tranquille aux amis. J'ai acheté pour regarder le soleil se coucher de l'autre côté de la montagne. J'ai acheté pour sentir le feu de bois dans le foyer l'hiver.
J'ai acheté le chalet de mon oncle.
Quand la dame de la banque qui s'occupe de mon prêt a vu le prix que m'a fait mon oncle, elle m'a dit que si je voulais, demain matin je pourrais facilement le revendre pour $20,000.00 de plus. Autrement dit, mon oncle m'a donné l'équivalent de $20,000.00. C'est énorme en ces temps d'économie incertaine.
- Prends tout, m'a t-il dit. Tout est à toi. Je ne veux rien garder.
La première chose que j'ai faite quand je m'y suis rendu après la vente, c'est de nettoyer un peu l'intérieur et de balancer aux poubelles une quantité d'objets que je jugeais inutiles, laids, démodés ou encombrants.
Trois gros sacs poubelle remplis de ses souvenirs à lui. Ça m'a quand même fait quelque chose.

samedi 27 juin 2009

Ma sœur


Sœur
Je n'ai pas oublié
Ce printemps partagé
Quand tes mots socialistes
Vinrent libérer
Ma conscience blessée
Sœur
Tu étais là
Sœur
Tu étais là...
Libre

Ô petite sœur
Drapeau rouge
Drapeau blanc
Pour le rêve
Pour le cœur
L'un pour la tête
Par nos culs de bouteilles
L'autre pour la paix
Des âmes bénies
Car le sais-tu?
Tu bénissais
Juste d'exister...
Libre

Sœur
Ô ma sœur
J'aimais t'entendre
Fendre en douceur
Le vide pathétique
Des idées de notre temps
Par la lame tranchante
De ton verbe...
Libre

Sœur
Tu étais libre
Sœur

Ma sœur
Tu parlais doucement
De choses féroces
De ces soulèvements
Hypothétiques
De masses inertes
Pétries de conforts
Et engluées de dettes
Attendant la fin
De la vie
Pour espérer
Vivre

vendredi 26 juin 2009

Le Tablier (1ère partie)

Discrète, elle sert aux tables. Des cafés, des sandwichs, des salades. Et puis surtout des sourires en paquets de douze. Tout chauds les sourires et pour pas un rond. Avec ou sans les plats d'accompagnement. C'est à la volonté du client.
Et même encore...
T'as une sale gueule?
Tu voudrais te pendre tellement ta déprime est solide?
Tu ne veux rien savoir des sourires des serveuses?
Elle va t'en refiler quand même. T'as pas l'choix. Elle est comme ça. Tu la prends avec ses sourires ou tu vas te faire servir ton café - ou ton sandwich, ou ta salade - ailleurs.

Elle a des yeux incroyables.
J'insiste: INCROYABLES!
Cela frappe comme des coups de masse.
Cela tétanise.
Cela atomise.
Et cela s'éternise parce que juste pour ses yeux justement, c'est plus fort que toi et tu reprends toujours un deuxième café. Forcément, tu deviens rapidement accro à la caféine ici. Mais c'est bon. J'accepte et j'en redemande.
Elle porte un large tablier noir qu'elle fait valser quand elle va d'une table à l'autre répandre la bonne nouvelle de son existence. Quand je la regarde, il m'arrive souvent de fantasmer à l'idée de me réincarner en tablier. M'attacher à ses hanches tout en me pendant à son cou, puis, bien sûr, envelopper son corps.

Un bureau du ministère. Il y a dix guichets de service mais un seul est occupé par une commis. Celle-ci est dans la quarantaine mais on lui en donnerait dix de plus. Elle est maigre et maquillée ostentatoirement. À son allure sévère et à son attitude brusque, on devine facilement qu'elle n'aime pas son emploi. Mais alors là, pas du tout!
Des dizaines de personnes attendent dans la salle depuis des heures sur des chaises inconfortables. Le temps semble figé pour l'éternité. Soudain, on entend la voix sèche de la commis.

- (Voix sèche de la commis) Numéro 234!
Un type dans la quarantaine, cheveux blonds et trop longs, mal rasé, la mâchoire proéminente, le nez une peu croche, se lève et se dirige vers le guichet de la commis en échappant son journal. La commis ne peut réprimer une grimace d'impatience en suivant la scène des yeux. Elle rêve déjà de frapper ce client.
- (Voix timide) Bonjour.
- (Voix froide) Vous avez votre numéro d'attente?
- (voix stressée) Le voici.
- (Voix encore plus froide) Papiers d'identité, numéro d'assurance sociale, relevé d'emploi?
- (Voix encore plus stressée) Les voici.
- (Voix très très froide) Vous avez un dossier à l'assurance emploi?
- (Voix étouffée précédée par un raclement de la gorge) Oui, mais il doit dater de quelques années.
- (Voix cassante) Ça ne fait rien. Il est toujours valide. Le gouvernement aime ficher ses citoyens.
- (Voix soumise) C'est tout naturel.
- (Voix tranchante) C'est du cynisme?
- (Voix paniquée) Non! Non! Pas du tout!
- (Voix prédatrice accompagnée d'un regard implacable) Je tiens à vous prévenir tout de suite qu'en ma qualité d'agente assermentée pas l'état, j'ai le pouvoir de vous refuser tout service si je juge que vous tenez des propos menaçants, injurieux, déplacés, malveillants ou irrespectueux envers l'État ou ses serviteurs désignés.
- (Voix suppliante) Écoutez, je ne voulais pas manquer de respect ni être injurieux. Je ne faisais qu'acquiescer à votre remarque.
- (Silence glaciale) ....
- (Silence angoissée) ...
- (Voix conciliante mais pas trop) C'est bon pour cette fois-ci. Mais que je ne vous y reprennent plus! C'est à quel sujet?
- (Voix à demi soulagée) Alors voilà, j'aimerais - moi, le misérable ver de terre que je suis - répondre à cette offre d'emploi que votre honorable ministère eut la bonté d'afficher sur sa page web.
Le type dans la quarantaine, cheveux blonds et trop longs, mal rasé, la mâchoire proéminente, le nez une peu croche lui tend une copie imprimée de l'offre d'emploi. La commis scrute méticuleusement la copie.
- (Voix désagréable) Tablier? Vous voulez faire tablier dans une brasserie?
- (Voix très respectueuse) Non, pas tout à fait. Ça serait plutôt dans un Café. Un chouette café sur la rue Beaubien où travaille une superbe serveuse aux yeux incroyables.
- (Voix interrogative) Je suis étonnée. Je n'ai jamais vu cette annonce dans notre banque de données et...
Dubitative, la commis plonge alors son regard plus attentivement sur l'offre d'emploi et cette fois, son œil de lynx découvre quelque chose de louche. En effet, une large bande blanche de liquide correcteur est appliquée de manière suspecte sur l'offre d'emploi. Sur cette bande blanche, on peut y lire "Cherchons tablier humain pour la jolie serveuse du bistrot Mousse-Café sur Beaubien, celle avec les yeux magnifiques." Le mot semble avoir été écrit à la main à l'aide d'un feutre dont la pointe aurait été légèrement baveuse. Détail qui vint aussitôt mettre la puce à l'oreille de la commis, même si son oreille n'a absolument rien à y voir. De son ongle finement limé, elle gratte la couche séchée du liquide et la véritable offre d'emploi apparaît soudainement comme par enchantement. On peut y lire " Cherchons bon à rien et sans éducation pour occuper toutes sortes de jobs poches et mal payées. " La commis fait alors un signe de tête en direction de l'agent de sécurité, un gros black musclé qui fait boxeur professionnel à mi-temps, et en moins de deux, le type dans la quarantaine, cheveux blonds et trop longs, mal rasé, la mâchoire proéminente, le nez une peu croche se fait expulser manu militari du bureau du ministère de l'emploi.

Michael Jackson: Sortie de prison.

On va en faire une icône, c'est certain. Quand ce type de personne cesse de respirer, on les transforme en demi-dieu.
Ci-gît le roi de la pop et le dieu de la démesure.
Voire de la névrose finement entretenue.
Curieusement, cette mort me ramène à celle d'Elvis. Même succès planétaire mais en même temps, même solitude planétaire. Geôle invisible mais inextricable. Le roi est toujours l'homme le plus seul au monde. Comment ne pas devenir un peu dingue quand il n'existe plus un endroit au monde pour respirer loin d'une caméra?
Est-ce pour ça cette obsession de se transfigurer, à se défigurer, comme une manière inconsciente de s'extraire de cette prison?
Ci-gît un grand artiste prisonnier d'une bien petite personne.
Un artiste incroyable doté d'une tête trop fragile pour porter cette colossale popularité.

Et puis quelque chose me turlupine un peu en voyant ce déluge d'éloges qui suintent sur le Net depuis hier... Se souviendra-t-on dans 10, 20 ou 30 ans que ce type avait une "légère" tendance à s'entourer d'enfants? Qu'il passa à un cheveux d'être reconnu coupable d'attouchements sur un mineur? (Qu'un règlement à l'amiable évalué à + de 20 millions de $ lui aura évité mais qui restera toujours un peu suspect) Qu'il a admis en entrevue dormir avec des enfants? Ou alors gommera-t-on ces "petits détails" sans importance dans les rétrospectives à venir?

En attendant, les disques de l'idole s'envolent des étales des marchands depuis hier. Sa deuxième carrière commence donc officiellement.
À quand les visites guidées de son ranch?

vendredi 19 juin 2009

L'écrapoute

L'été, c'est difficile de tenir un blogue à jour. Je ne suis pas souvent à la maison et là où je vais, il n'y a pas d'internouille. Y a que des moustiques ces temps-ci. Et du poisson quand il veut bien mordre. Faut donc pas s'attendre à ce que j'écrive comme au mois de février ou mars.
C'est pas la même dynamique comme dirait l'autre.

J'ai vu un ours cette semaine. Un putain de gros ours qui traversait le chemin forestier sur lequel je roulais pour rejoindre mon lac avec des poissons dedans. Il semblait paniqué quand il m'a vu arriver en vacance de ne pas travailler et il a décampé sans demander son reste dans les bois recouverts d'arbres pas encore coupés à blanc dès qu'il a entendu ma Tercel toute pourrie arriver avec moi dedans tout en soulevant un gros nuage de poussière qui faisait tousser les oiseaux. J'ai arrêté ma voiture avec mon pied sur le frein et je suis descendu tout seul parce que je n'étais pas avec personne mais avec moi-même pour l'apercevoir de plus près même si je vois très bien de loin. Mais il avait disparu dans le ventre de la forêt et seul le craquement des branches des arbres en bois qu'il provoquait sur son passage me prouvait qu'il était bien là, quelque part pas trop loin de moi et de ma vieille Tercel toute pourrie que c'est pas juste une voiture, mais une amie fidèle.
J'ai vu aussi un renard sur le bord d'une route de campagne à la hauteur de Saint-Jean-de-Matha, près des habitations dans lesquelles vivent des gens qui sont des sortes d'humains dont on se demande bien quelle idée leur a traversé l'esprit pour aller habiter-là tellement il n'y a rien à faire les vendredis soir quand il n'y a ni cinéma, ni café, ni librairie pour faire passer le temps qui passe. Il n'était même pas écrasé comme tout les autres écrapoutis que j'ai vu depuis le début de l'année que ce n'est même pas une année bissextile. Il était debout comme un homme et bien vivant dans sa peau de renard qui se porte en dessous d'une fourrure de femme du monde. Même qu'il marchait en regardant derrière lui à chaque instant, des fois qu'il n'y aurait pas je ne sais quel sorte de chasseur de peau de fourrure de femme du monde à combler. C'est parce qu'un renard, c'est rusé. C'est bien connu des lièvres, des poules et des chasseurs de fourrure chic de femme qui ne contribuent pas aux bonnes œuvres de Green Peace. Il était roux avec des pattes noires. On se demande bien pourquoi.
À la campagne, on voit des choses qui n'existent qu'à la campagne. La responsable de la SAQ de Saint-Jean-de-Matha par exemple, et même si elle travaille à la SAQ, on sait qu'elle vient de la campagne. Non pas qu'elle soit écrapoutie sur le bord de la route comme tout ce qui vit à la campagne, mais bien parce qu'elle roule ses R comme si elle avait un rouleau à pâte à la place de la langue. C'est tellement insupportable qu'on rêve justement de l'écrapoue sur le bord de la route avec une Tercel toute pourrie par exemple. Je dis ça comme ça, sans vouloir vanter ma voiture mais je sais qu'elle serait très bonne pour écrapoute des gens qui roulent leur R.
La succursale vient juste d'ouvrir et j'y suis entré incognito, en faisant semblant que je n'étais pas du type à écrapouter les rouleuses de R. Elle m'a demandé si je cherchais quelque chose en particulier et j'ai répondu que je cherchais un bon petit blanc. J'ai tout de suite vu qu'elle se foutait de ma gueule parce qu'elle s'est tout de suite jetée sur la première bouteille de blanc à sa portée (Fleur du Cap) en me le vendant comme si c'était le deal du siècle. Pourtant, à ma gauche, il y avait la section des spécialités mais elle la ignorée comme si elle n'existait même pas. Si je ne m'étais pas retenu, je l'aurais écrapousée pour avoir essayé de se débarrasser de moi sans penser à me refiler la meilleure bouteille possible.
Ou alors elle ne connaît rien aux vins, (très courant à la SAQ) ou alors elle m'a méprisé parce que j'avais la dégaine d'un crasseux qui sortait du bois (Ce qui était vrai. Je puais fort la crasse et le feu de bois, le citronnelle anti-moustiques collé dans les cheveux et la vieille sueur de trois jours) Dans les deux cas, elle m'a fait chier. J'ai pas touché à sa piquette et j'ai continué à fouiller son inventaire. Je suis tombé sur un blanc de la vallée du Rhône dont j'ai oublié le nom mais qui était à 15$ en spécialité. Curiosité. Quand je suis arrivé à la caisse, et pour bien l'humilier, je lui ai demandé mine de rien si elle était la C.O.S. de la succursale. (Jargon connu uniquement par les employés de la SAQ) Elle a vite réalisée que nous avions le même patron et que si je ne l'avais pas déjà écrapoutate comme elle l'aurait méritée, ce n'était que grâce à ma très grande magnanimité.
- T'as pas le droit de me conseiller de la pisse quand je te demande du vin, qu'elle a lu dans mes yeux quand je la regardais avec mes pupilles qui tuent en silence malgré les petites crottes blanches dans les encoignures qu'on se demande bien d'où qu'elles viennent.
Pendant un moment, je l'ai vu paniquer parce qu'elle se demandait de quel département je venais. Je pouvais en effet très bien être un enculé de la haute direction qui passait par là pour la noter. Mine de rien, mine d'or ou mine de crayon. Elle a balbutié quelque chose qui voulait dire qu'elle était toute seule pour s'occuper de cette succursale et qu'elle avait trop de boulot pour y arriver. Ce qui était sans doute vrai. La SAQ coupe des heures malgré les profits monstrueux qu'elle se tape. N'empêche, ce n'était pas une raison pour me refiler n'importe quoi alors que je ne lui avais même pas parler du prix, qu'en principe donc, j'étais ouvert pour la meilleure bouteille de la maison.
En revenant au chalet, je me suis arrêté à la première animalerie que j'ai trouvé sur mon chemin et j'ai acheté une petite belette que j'ai tout de suite écrapoutie avec ma voiture avant de la balancer sur le bord de la route pour faire comme tout le monde de la campagne. J'étais énervé et j'avais besoin de ça pour me calmer les nerfs.

samedi 6 juin 2009

Truite, truite, truite...

Dans la Réserve Mastigouche, il y a plusieurs centaines de lacs. Tous ne sont pas accessibles pour la pêche, mais disons qu'il y en a assez pour contenter à peu près tout le monde. Moi en tout cas, je n'ai jamais été déçu, même les journées où le poisson se faisait rare, discret, chiant voire carrément absent. Tu peux réserver ton lac par téléphone ou par internouille. Tu peux même faire comme moi, c'est à dire ne pas te casser la tête et arriver le matin et en choisir un dans le lot de ceux qui n'ont pas été retenus.
Pour une cinquantaine de dollars si t'es tout seul, (moins si t'es deux et encore moins si t'es trois... possibilité de trois par embarcation), on te loue un lac pour toi, juste toi, rien que toi pour toute la journée.
- Un lac pour toi tout seul?
- Si ! Si!
Le Québec est quand même un endroit merveilleux quand on y pense.

Mardi dernier, j'avais un lac que je ne nommerai pas pour ne pas que des gens comme vous se décident d'aller y pêcher parce que bon, quand on trouve un bon endroit de pêche, on se ferme la gueule et on fait comme si rien ne s'était passé.
Lac à truites.
J'arrive sur le lac, lance ma ligne à l'eau... bang! Une truite. Je relance... bang! Une autre. Je relance une troisième fois... re-bang! Une troisième en trois tentatives!!
Contrairement aux pourvoirie privées (généralement 10 prises par personne), les Réserves Fauniques imposent un quotas moins élevé (7 par personne) C'est pour aider à la reproduction des lacs et c'est une très bonne idée.
J'en avais déjà trois en moins de dix minutes et tout laissait croire que j'allais atteindre le quota en moins d'une heure. Pour corser un peu la chose et faire durer le plaisir, je me suis mis alors à varier mes leurres et j'ai pêché avec toutes sortes de machins et de bidules un peu fantaisistes, avec des appâts en plastique et un peu cheasy que t'as juste à regarder que tu sais que tu t'ai fais fourrer en les achetant. Mais même avec ces merdes, ça mordait. Même que c'était pire et leur attaque était par moments plus furieuse qu'avec les leurres conventionnelles.
Heureux problème. Mais problème quand même. J'avais payé pour la journée et je me voyais arriver à la fin de mes prise alors que j'avais à peine fumer une clope. J'avais des sandwichs pour tout un régiment, j'avais un des fruits, des chips, de l'eau en masse pour durer jusqu'au coucher du soleil. Mais bordel, ça mordait tellement...

Je me suis mis à faire de la remise à l'eau mais ça fait souvent mal au cœur. Pour les brochets, d'accord pas de problème. Je remets à l'eau à profusion. Mais pour la truite!!! C'est comme te faire présenter une Miss Canada ou de je ne sais pas où et décider par toi-même de lui fermer la porte de ta maison en lui disant : désolé, j'en veux une plus belle. Arrive ensuite Miss Brésil et même truc: Désolé, j'en veux une plus belle. Même chose pour Miss Italie, Miss Espagne et même Miss Andalousie.
Ça devient du masochisme.
Alors à la fin, j'ai décidé de dépasser mon quota et d'en planquer un peu dans ma voiture sachant que les types à la barrière ne vérifient jamais. Pour me donner bonne conscience, je me suis dit que ça compensait pour toutes les fois où je suis revenu bredouille de mes pêche.
À la fin de la journée, j'ai donc planqué Miss France, Miss Angleterre, Miss Nouvelle-Zélande et quelques autres dans un sac plastique blanc avec un ice pak pour les garder au froid et j'ai passé la barrière en ne déclarant que sept prises.
C'est la première fois que je fais ça et je le jure, je ne le ferai jamais plus.