dimanche 30 mars 2014

La première sortie

J’avais écrit ça pour toi. Heureusement, j’ai eu l’intelligence de le sauver avant que l’autre enfoiré me pique mon ordi. C’est un extrais d’un plus long texte qui, sous un certain angle, pourrait ressembler à un roman. Ça raconte notre première vraie sortie ensemble, juste toi et moi. Ça fait 7 ans de ça, mais je m’en souviens comme si c’était hier. Tu m’avais invité à aller au cinéma. Tu voulais voir ce terrible documentaire qui parlait de l’exploitation pétrolière sur le fleuve Niger. Moi, j’aurais été jusqu’à me faire personnellement exploiter par n’importe quelle pétrolière juste pour avoir le droit de partager un café avec toi. Tu comprends donc que je n’ai pas dit non à ton invitation, documentaire chiant ou pas. Oui bon, j’ai un peu inventé deux ou trois trucs, mais l’essentiel est là. Ça va comme suit :


La première sortie

   Désolée, je suis à la bourre. T’es là depuis longtemps ?
   Non, j’arrive à peine.
Tu parles ! Ça fait deux heures et trois cafés que j’attends. Mais je ne vais pas lui dire. On ne dit jamais ça à une fille qu’on aimerait marier, même si on est contre le mariage. Au fait, pourquoi les filles sont toujours en retard, même quand ce sont elles qui décident du lieu et de l’heure du rendez-vous ? Y doit y avoir un truc que je ne comprends pas chez elles. C’est où qu’on peut acheter Les filles pour les nuls ? Ça s’est déjà écrit d’ailleurs ? J’pense pô. On le saurait si ça l’était parce que la chose serait un Bestsellers, c’est sûr. En tout cas moi j’en aurais une, d’édition, avec pleins de post-it jaunes dedans pour marquer les passages les plus importants.
   Putain, les transports en bus à Montréal, c’est trop nimpe !
     Elle parle français, mais avec quelques petites variantes qui viennent pimenter la sauce. Être à la bourre par exemple, ça veut dire être en retard. Enfin, c’est ce que je devine parce que V… est toujours en retard et qu’elle dit toujours « Désolée, je suis à la bourre. » Du coup, j’ai fais le lien tout seul dans ma tête. J’suis fort pour les langues. Et nimpe, c’est une contraction de n’importe quoi, comme dans « le transport en commun à Montréal, c’est n’importe quoi ! » Je trouve ça mignon comme tout.
Elle est là, devant moi, toute belle à force d’être une V… qui n’existera plus que pour moi et mes yeux pour les prochaines heures. Fuck, c’est presqu’incroyable ! Il n’y aura plus qu’elle et moi pour toutes ces heures qui s’en viennent ! C’est Noël en avril ou alors que je n’y connais rien en bonheur. Je me sens tellement bien ! Je voudrais que le temps s’arrête là, maintenant, que plus rien d’autre n’existe dans ma vie que ce moment-ci ; plus rien d’autre que sa présence, que son parfum, que son sourire, que son regard planté dans mes yeux à moi. Je me sens revivre quand elle respire près de moi. Ça se fait tout seul. C’est magique. Comment elle fait ça ? Comment parvient-elle à être une V… comme ça ? Pourquoi je trouve ça si beau quand elle bouge ? Pourquoi le simple fait de la voir tirer une chaise pour s’asseoir devant moi m’apparaît comme l’une des plus belles chorégraphies de toute l’histoire de la chorégraphie depuis l’invention des chaises et des tables de Café ? Pourquoi je trouve que son manteau d’hiver acheté sans doute dans une friperie du Plateau est le plus beau manteau d’hiver depuis les premiers manteaux de la première congélation du continent ? Et pourquoi son sourire me fracasse le squelette comme une porcelaine qu’on aurait projetée contre un mur de briques ? Pourquoi mon ventre, et mes jambes, et mes genoux, et mes veines, et mon système nerveux, et ma vision, et mes globules blancs, et mes ganglions, et mes cheveux, et mon cœur, et ma prostate, et ma respiration, et tout le bordel qui compose mon corps devient de la guenille, de la pâte à modelée, de le gelée, de la bouette, de la cire fondante quand j’entends mon prénom prononcé par sa bouche ? Pourquoi ça fait une symphonie dans sa bouche à elle et jamais dans la bouche des autres ? Est-ce que c’est ça une expérience mystique ? Elle retire son long manteau dont la coupe tout en lignes droites rappelle celle des années ’60. C’est sûr, elle se l’est procuré dans une friperie. Et en dessous, comme une deuxième peau, son gros pull de laine bleu un peu effiloché aux coudes. Et puis autour du cou une jolie écharpe pastel qui complète merveilleusement son look bohème de gauche, petite apôtre jolie du No Logo de Noemie Klein, ma douce non-consumérisme à moi ! Son sac qu’elle porte sur l’épaule n’est pas en jute. Ça ne va pas jusque là. Mais c’est tout de même un tissu qui s’en rapproche ; sorte de compromis entre le granola et le grunge. C’est assez gros et la chose semble bourrée d’objets hétéroclites. Comme il n’y a pas de fermeture éclaire pour fermer le tout, ça fait comme une grosse gueule qui voudrait régurgiter son trop plein, mais férocement empêchée par une sangle à trois crans. Celle-ci relie les deux côtés du sac en les maintenant ensemble par une boucle métallique dont l’ardillon est planté dans le premier cran. La pointe de la sangle est glissée dans un passant de cuir brun. Je ne peux pas dire que c’est joli, mais assurément ça t’a un look singulier. Disons que ce n’est pas le genre de sac que tu verrais porter par une pétasse de Laval. Je dis ça comme ça, sans méchanceté. Il n’y a pas que des pétasses à Laval. Mais il y en a beaucoup. Elle le dépose sur la table à café qui est ronde et toute petite. Du coup, je dois déplacer ma tasse pour faire un peu de place. Mais ce n’est pas grave du tout et j’accepte volontiers le dérangement. Je sais me tenir nom de Zeus ! Voyant mon regard un peu étonné, elle sourit et y va d’une explication.
   C’est mon baise-en-ville. Il y a tout ce qu’il me faut pour survivre trois jours sans revenir à la maison, soutifs et bobettes incluses. (elle rit). Bobettes, j’adore ce mot québécois. C’est tellement plus sympathique que slip. Tu ne peux pas être malheureuse quand tu prononces ce mot. J’adore ! Bobette, bobette, bobette !
C’est tout juste s’il reste de la place pour nos tasses quand le serveur lui ramène son café. C’est qu’il est drôlement gros son sac. Elle l’ouvre et y plonge sa main avant d’en ressortir de petites lunettes qu’elle fixe ensuite sur le bout de son nez. Mauve la monture des petites lunettes. Et puis une forme qui rappelle celles de Trotski. Ça lui fait ressortir ses grands yeux bleus qui sont plus ronds que des billes.
   C’est pour le cinoche. Je ne vois rien sinon. Au fait, on a encore le temps ?
Oui nous avons encore le temps parce qu’il y a une autre représentation après celle que nous étions supposé voir. Elle se confond encore en excuses pour son retard et m’explique que le mec qu’elle devait interviewer pour son émission de radio n’en finissait plus de raconter ses conneries. « Je ne pouvais pas le couper, il était tellement à fond dans son truc que ça me brisait le cœur de l’interrompre. » Elle bosse sur un reportage portant sur les coulisses de l’oratoire St-Joseph. Ce type de tableau urbain qui n’intéresse personne, comme c’est souvent le cas dans ces reportages d’émissions de radio communautaire. Mais elle est évaluée pour chaque dossier et la note finale de son stage sera en fonction du cumulatif. Elle ne peut donc se permettre de tourner les coins ronds. De toute manière, en retard ou pas, je m’en tape. Le plus important c’est qu’elle soit là, avec moi pour les prochaines heures. Comme dirait le cliché, il ne peut pas exister plus grand bonheur ici-bas. Mais je m’abstiens de lui dire, de crainte de passer pour un dingue. On passe toujours pour un dingue quand on complimente trop une femme. Je garde donc ça pour moi, comme un terrible secret d’ado, bien caché sous mon attitude faussement décontractée. Par l’ouverture de son sac, je vois un gros Minolta un peu vieillot avec sa courroie de cuir qui ondule jusque dans les profondeurs insondables du fourre-tout. Je profite habilement de cet objet pour entamer une première conversation qui vient officiellement briser la glace. Non pas que l’ambiance était gelé, mais disons que j’étais un peu nerveux. Faut me comprendre. C’était notre première sortie officielle juste tous les deux sans personne autour de nous pour nous regarder être bien ensembles. Forcément, ça joue au niveau de l’attitude générale. Tu voudrais paraître naturel que tu n’y arriverais pas. Enfin, extérieurement, peut-être que tu dégages quelque chose qui ressemble à du naturel, mais en dedans, dans tes boyaux et dans ton cerveau surtout, putain mais qu’est-ce que tu ne te sens pas naturel du tout ! Mais alors là, pas du tout ! Le premier truc auquel j’ai pensé et qui m’a donné un coup d’angoisse pas possible c’est de me dire que j’avais peut-être une boule de morve séchée et collée sur le coin de la narine. Avec ce printemps de merde et son froid de canard, tout le monde devient une victime potentielle. Tout le monde mouche et tout le monde se tape la goutte au nez. Dès que tu mets le pied dehors, crack ! Ça se met à couler comme une fontaine. Mais profitant du moment où elle s’installa, j’ai subrepticement usé de ma cuillère comme d’un miroir. Ouf ! Tout est clean. Pas la moindre trace de la chose. L’enfer si ç’a avait été le cas ! T’imagines ! Le premier rendez-vous officiel avec la fille de tes rêves et voilà-t-y pas qu’au moment où elle se pointe, tu réalises que t’as un chunk gros comme une des lunes de Jupiter coincé sur le rebord intérieur de ton orifice nasal. Ganymède, Callisto, Amathé, t’as le choix mec. Il y en a 67 avec des noms aussi cons. Quand tu lui parles, elle ne voit que ça parce que c’est tellement gros que ça provoque une éclipse du soleil. Même que tu commences à douter parce que les meubles de la pièce se mettent à te graviter autour. Mine de rien, t’essaies de prendre un posture normale pendant que le piano à queue fait des révolutions autour de ta personne, mais va savoir, elle ne mord pas et continue à fixer ton chunk de morve qui a tellement évolué depuis que t’as mis les pieds dans cette pièce qu’une forme de vie intelligente s’est développée dessus. Même que ces espèces en sont maintenant à l’étape des chasseurs cueilleurs et que si tu ne trouves pas un moyen d’aller te moucher bientôt, ils vont passer à la période industrielle et t’auras l’air malin avec des usines au charbon dans le nez.
   Il est numérique ?
   Mais non, pas du tout. Le numérique, c’est pour les beaufs.
Elle se fout un peu de ma gueule, mais sans méchanceté parce qu’elle est comme ça justement, sans méchanceté. Oui bon, pour couper court à tous les adjectifs que je risque de balancer sur elle d’ici les prochains chapitres, pour ne pas me perdre dans les compliments et autres louanges, j’aurais envie de dire qu’elle est parfaite, qu’il n’y en a pas deux comme elle, qu’elle est unique au monde, mais ça gâcherait un peu le plaisir d’écrire sur elle. Parce que dans le fond, si j’écris ces lignes, si je me tape ces chapitres, si je pioche quotidiennement sur mon clavier avec une routine de moine, c’est parce qu’elle habite encore ma tête de con et ses pensées qui sont dedans. Une vingtaine de journées de fréquentation – 28 pour être très précis, pas plus, pas moins – et ce fut suffisant pour qu’elle s’imprègne en moi comme une mutation génétique de l’âme. Heu… cette dernière phrase, franchement, je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais c’est tout de même ça. Du premier jour où l’on s’est vu jusqu’au moment de se retour en France, il s’est passé 28 jours. Même pas un mois complet. C’est vous dire l’effet qu’elle a eu sur moi. Non vraiment, c’est une putain de belle histoire d’amour que je vais vous raconter là.
   Trop fastoche de bombarder la vie avec 2,000 clichés pixélisés et d’en sélectionner un ou deux qui seront à peu près réussis. Mais avec la peloche, c’est autre chose.
   La peloche ?
Elle empoigne son Minolta et le sort de son gros sac. Elle en retire le capuchon protecteur et colle son œil contre le viseur en me pointant. Elle ajuste la bague de mise au point de l’objectif.
   La pellicule si tu veux. T’as pas le droit à l’erreur et tu dois faire un avec ton appareil. Ta lentille, elle doit être l’extension de ton regard. Tu dois désirer le sujet de ta photo. Oh, ne bouge plus ! C’est parfait comme ça.

- Click ! -

Elle dépose son vieux Minolta sur la table avec un petit sourire narquois sur le visage. Ce sourire, c’est une signature au bas d’un tableau. Il n’appartient qu’à elle et elle en usera à mon endroit jusqu’à me rendre complètement fou. Elle va me le balancer à bout portant en creusant chaque fois sa lame de bonheur un peu plus profondément dans ma chair. Il y a quelque chose qui tue dans ce sourire. Quelque chose qui fait tellement de bien que ça finit par faire mal. C’est la première fois qu’elle me l’offre, mais elle va m’en redonner à répétition pendant les 28 jours que nous passerons ensemble. Quand elle ne sera plus là, c’est d’abord ce sourire qui va me manquer à en pleurer. D’ailleurs, juste d’écrire ce passage, voilà que je chiale. Désolé.
   T’as fait une drôle de tête quand j’ai pris la photo.
   Une tête de con sans doute. Je ne m’attendais pas à ça.
   Alors ça donnera une photo d’un joli con. Tiens, c’est comme ça que je vais t’appeler : Jolic, pour joli con. C’est joli Jolic, tu ne trouves pas ?


À partir de cet instant, oui vraiment à partir de cet instant précis, il nous est tombé dessus une complicité instantanée, un truc de fou que je n’arrive toujours pas à m’expliquer et qui ne s’expliquera sans doute jamais. Je suis conscient qu’en écrivant ça je vais passer pour un dingue, mais c’est plus fort que moi et je dois en parler parce que ça m’habite encore au moment où j’écris ces lignes. Le fait est qu’il me semblait la connaître depuis la nuit des temps et que cette première sortie n’allait pas marquer le début d’une grande histoire, mais qu’elle ne faisait plutôt qu’en officialiser un état de fait qui existait déjà entre nous, au delà de toute logique et par delà l’explicable. Cette furieuse impression qu’elle avait toujours été là, quelque part en moi, vivant dans je ne sais quelle réalité quantique où mon autre moi-même avait ses habitudes parallèles ; cette sublime sensation de la retrouver après une simple absence de 24 heures, de la revoir pareille à ce qu’elle était au dernier millénaire, à peine plus vieille d’une seconde. Deux personnes nées à 18 ans d’écart, plantées dans deux continents différents, séparées par la simple logique des choses, mais réunies par l’incommensurable hasard du grand Tout dans une connivence des esprits qui nous habitait depuis toujours et qui n’eut besoin que d’un simple face à face pour que s’accomplisse le prodige. Je ne sais pas si je me fait bien comprendre, si je parviens à bien vous expliquer ce que j’ai ressentie ce jour-là et ce que je ressent toujours en moi, même encore aujourd’hui, bien après qu’elle soit disparue de ma vie. Avant d’en dire plus, avant d’aller plus loin, je voudrais vous dire que je suis agnostique à la base, que je ne crois en rien, ou alors ramène moi les preuves mec parce que je suis comme ça avec ces questions qui nous dépassent. Je ne crois en rien, ou alors simplement à ce fait très simple qui dit que je n’ai pas le cerveau assez développé pour comprendre d’où l’on vient, où l’on va et entre les deux, pourquoi on est là à vivre dans une société qui a inventé les télé réalités et les coupons rabais sur les boîtes de petits pois. Toutes ces questions me dépassent et nonobstant mes quelques notions de physique quantique qui tendent à me montrer la pointe d’une miette d’un début de commencement de piste de réponse, je sais que la véritable réponse, si réponse il y a, ne me sera dévoilée qu’après l’ultime glissade vers cet ailleurs qui nous attend tous. Je crois en rien je disais, mais je me laisse néanmoins ouvertes toutes grandes les portes du possible, juste au cas où, question de ne pas être trop déçu ou trop surpris quand ça arrivera. Le paradis ? J’veux bien. Le néant ? Pourquoi pas. La réincarnation ? Si vous le dites. Les mondes parallèles ? Je n’dis pas non. Je suis ouvert je disais parce qu’à défaut de pouvoir prouver, on reste forcément dans l’univers du possible, les deux pieds plantés dans une réalité de faits. Et le fait le plus crédible que nous ayons en notre possession et sur lequel nous pouvons analyser une quantité infime d’évidences sans pour autant nous donner la moindre réponse sur l’après, est que nous sommes pour le moment vivant. That’s it, mais c’est quand même énorme. Or, voici qu’arrive cette V… et qui me balance à bout portant cette étrange impression que nous étions tous les deux, et depuis toujours, l’un et l’autre dans l’attente de l’autre. Comprenez ce que j’veux dire ? Comme si je connaissais déjà tout d’elle, que je pouvais deviner ses réactions une fraction de seconde avant qu’elle ne les montre, que je pouvais deviner la naissance de ses sourires avant qu’elle ne les accouchent, et que juste en la voyant comme ça devant moi à ce premier rendez-vous, et en une simple intuition, j’ai même pu anticiper l’odeur, les saveurs et la douceur de sa peau des jours pourtant avant que mon nez et ses narines, que ma bouche et sa langue, que mes mains et leurs doigts ne s’y jettent enfin comme des chiens fous qu’on aurait lâchés libres dans un grand terrain boisé. Je la connaissais déjà je vous dit ! Je l’avais déjà rencontré quelque part avant, dans ce paradis-là, dans ce monde parallèle-là, dans cette réincarnation là ou dans ce néant là. Mais je la connaissais nom de Dieu ! Aussi débile que ça puisse paraître, elle me faisait croire en ça.

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