vendredi 14 février 2014

Horrible perte


Je me souviens de son sourire et de son éclatante beauté. D’ailleurs, je lui disais toujours quand je la rencontrais. « Ostie que t’es belle ! » Elle rougissait en souriant et du coup, comme par un incomparable tour de magie, elle devenait encore plus belle. Elle était directrice dans cette succursale pas trop loin de chez moi. Mais je l’avais connue un peu avant, du temps où j’étais délégué. Avec un directeur de secteur, de façon paritaire, nous donnions des formations de la nouvelle convention collective aux directeurs et aux employés réguliers. Le mec avec qui je donnais la formation était le patron des directeurs et moi j’étais le délégué des employés réguliers. Je me souviens de la première fois où je l’avais vue. C’était au matin de cette première journée de formation que nous donnions. Une salle d’hôtel comme une autre. Elle avait été le voir juste avant la rencontre et lui avait parlé longuement. Moi, je n’avais d’yeux que pour elle. Je me souviens de ses longs cheveux blond-roux, de ses yeux et de son incomparable sourire surtout. Quand elle eut terminé de lui parler et qu’elle s’en est allée vers la machine à café, lui, le mec, le directeur de secteur, il m’avait regardé avec un large sourire baveux de mâle Alpha. Je lui avais dit « Ostie que tu fais chier tabarnak ! » Il avait éclaté de rire l’enfoiré. Je crois que notre complicité de mecs avait débuté grâce à elle. Avant ça, nous étions plutôt à couteaux tirés à cause surtout du dossier de Mario.
Après ?
Je la voyais régulièrement parce qu’elle était la directrice de la succursale près de chez moi. Je la voyais comme client et je la voyais aussi comme délégué. Mais toujours ce sourire et cette gentillesse. Et puis fuck, qu’est-ce qu’elle était belle. D’ailleurs, je lui disais toujours « Ostie que t’es belle ! » Elle rougissait en souriant et du coup, comme par un incomparable tour de magie, elle devenait encore plus belle. Et moi je fondais. Je me souviens que j’avais même dit au Che, celui que je remplaçais comme délégué, que jamais je ne pourrais faire mon boulot de délégué implacable devant une femme comme ça. Que ça allait au-delà de mes convictions. Que mon point faible, que mon talon d’Achille, que ma Kryptonite c’était les belles directrices. Moi peux pas être méchant devant une belle fille ! Peux pas ! Peux pas ! Peux pas sacrament ! Demande-moi n’importe quoi, mais pas ça !
La dernière fois que je l’ai vue, c’était le jour de ma suspension. J’avais eu droit au traitement royal. Ma suspension, on me la donnait à la maison mère, fauteuil en cuir et murs de briques. Tu signes ton nom entrant en écrivant l’heure de ton arrivée et la personne que tu dois voir. Y a aussi un espace sur la feuille où tu dois indiquer la raison de ta visite. J’avais écrit fièrement « suspension ». Juste avant d’entrer dans le local où m’attendait le jeune suspendeur, je l’avais croisée. Elle avait monté de grade et travaillait à je ne sais quel département où il y a plein de gens qui dégagent des parfums chics ou qui arborent des cravates d’Italie.
En soie.
Elle avait toujours ce sourire et cette gentillesse à mon égard, même si j’étais devenu persona non grata de la boîte. Je crois qu’elle m’aimait bien malgré ma réputation de croqueur de directeurs. Sans doute à cause de la manière dont je la regardais, ce petit éclat dans ma pupille quand elle apparaissait dans mon champ de vision. La dernière fois de ma vie et de la sienne où je lui ai dit qu’elle était belle, c’était ce jour-là.

Ce matin, au boulot, on apprend ce double meurtre à Terrebonne. Des rumeurs courent de succursale en succursale. La femme serait une directrice de la boîte. On ne parle pas encore du mec. Un VP. On l’apprendra plus tard. Mais nous, notre directrice en congé de maternité, celle qu’on aime, elle vient de là, de Terrebonne. Je la texte. Elle ne répond pas. Les heures passent. Elle ne répond pas. Fuck….
Et puis cet appel de mon directeur en congé. Ce n’est pas ma directrice, mais un VP. Je connais le mec. Je l’ai déjà croisé. Ça reste abstrait. C’est triste, mais ce n’est pas ma directrice. Mélange de soulagement et de tristesse. Puis à mon heure de souper, sur cyberpresse, je vois la photo de Julie. Double meurtre. Luc et Julie.
Julie !!!
« Ostie que t’es belle ! » Elle rougissait en souriant et du coup, comme par un incomparable tour de magie, elle devenait encore plus belle.
Elle est morte la Julie.
Assassinée.
Je n’arrive pas à y croire. 

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