mardi 20 mars 2012

Mon cher


La tête d’un mec qui n’a pas fermé l’oeil de la nuit. Il prend une petite bouteille de rhum blanc et s’amène à ma caisse. Je lui lance la phrase classique. 
  • Bonjour, ça va bien?
  • Ah mon cher, ça ne va pas du tout. 
J’adore les Haïtiens. Surtout quand ils ont un certain âge. Ils te lancent des «mon cher» même si tu ne les connais pas. Je trouve que ça donne tout de suite une complicité fraternelle qui rapproche l’humanité. Lui, il n’allait pas du tout. Sa femme l’avait quitté et son chômage se terminait cette semaine. 
  • J’ai 56 ans mon cher! J’ai travaillé comme un cochon toute ma vie. J’ai perdu mon emploi en même temps que ma femme. Je suis seul avec mes deux enfants. Ça fait trois mois que je ne suis plus capable de payer l’hypothèque de ma maison. J’ai 56 ans mon cher! Qu’est-ce que je vais faire? Mais qu’est-ce que peu faire maintenant? Ma vie est finie! Finie mon cher! Je ne dors plus. Je viens de faire trois demandes d’emploi. On me refuse partout. Ça fait un an qu’on me refuse partout. Ah mon cher, il ne me reste plus qu’à me tuer. Je te jure, je vais me tuer. 
Comme il m’arrive souvent dans mon travail, je laisse alors tomber mon tablier de commis et j’enfile rapidement celui de psychologue. Ce gars-là, il était à deux doigts de la corde. 
  • Fais pas de conneries mec. 
Les Haïtiens, putain, y sont tellement cools que tu peux leur parler comme si tu les connaissais depuis 100 ans. Tous les Haïtiens de 30 ans et plus sont comme ça. Et même les plus jeunes, j’en connais beaucoup. Du criss de bon monde. Je ne sais pas d’où ça vient, mais c’est comme ça. Ils ne te connaissent pas, mais ouvre-leur tes bras et ils vont en profiter pour te serrer dans les leurs s’ils sont heureux ou alors ils en profiteront pour te pleurer sur l’épaule s’ils sont tristes. T’as mauvaise haleine? Ils s’en foutent. T’es leur pote. Y a pas de demi-mesure avec eux. Ils sont d’un bloc. J’adore leur humanisme terre à terre. En fait, je suis en amour avec ces gens. Leur sens de l’humour surtout. C’est un peuple qui aime rire. Et moi j’aime faire rire. Du coup, ça tombe bien. On se complète quoi. Quand je serai grand, je serai Haïtien. 
  • Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre mon cher? 
  • Pense à tes enfants. 
  • Justement, c’est à eux que je pense. Avec les assurances... 
  • Oh là! Non! Faut pas penser comme ça. Y a des ressources qui existent mec. Fuck, appelle le bureau de ton député. Explique-leur ton problème. Ils vont pouvoir te référer à des organismes d’aide. 
Je lui parle, je l’écoute, il me balance en quelques minutes sa longue litanie de problèmes accumulés depuis les derniers mois. Ses traits sont tirés. Ce n’est plus un humain, mais un désespoir qui bouge. Je le garde près de mois 30 bonnes minutes. Je lui ordonne d’appeler son bureau de député. 
Le lendemain. 
Je le revois. Il est souriant. Il me remercie. Il a appelé le bureau de monsieur Coderre. On l’a référé à une psychologue. Il va la voir cette semaine. Dans le même coup de fil, on lui a refilé l’adresse d’un conseiller financier. Après explication de son problème, on l’a sécurisé sur les alternatives à suivre. Je n’ai pas trop bien compris, mais semblerait-il qu’il est moins dans la merde qu’il pensait. Il m’a remercié 100 fois. Il souriait quand il est parti. 
Putain y a des fois où t’es fier de toi mon cher. 

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