dimanche 22 juin 2008

Journal de vacances. 8 juin.

Bon, je reviens du chalet où j'ai écris quelques notes que je vais balancer ici une journée à la fois. Comme ça, ça me fait des textes déjà préparés d'avance. Un genre de journal quoi. Je suis arrivé là le 8 juin. C'est pour ça que le premier texte porte la date du 8 juin. C'est logique il me semble.


Journal de vacances.
8 juin, soir. Chalet.


Quand je suis arrivé, j'ai trouvé un mulot mort dans la cuvette des toilettes. Mort noyé il va sans dire. Comme je suis un mec, j'avais omis de rabattre le couvercle la dernière fois. Il a sans doute tombé dedans et n'a jamais pu remonter. Mort d'épuisement, puis mort noyé. Ce drame ne serait jamais arrivé si j'avais été une femme parce que bon, les femmes pensent toujours à refermer le couvercle. C'est bien connu. Pauvre petit mulot. Je suis désolé pour lui. Quelle atroce façon de terminer sa vie! J'ai actionné la chasse et je l'ai vu disparaître à tout jamais, aspiré vers les bas-fonds par le tourbillon funeste.
Putain de tourbillon funeste! Si je le croise un jour dans la rue, je lui pète la gueule!
C'est pas régulier mais il arrive par moments que le chalet devienne une planque pour les mulots. Disons que c'est le premier que je vois depuis des années mais il y a eu des époques où c'était plus vivant ici. On entendait les trappes à souris s'actionner la nuit. Clack! Clack! Clack! Que ça faisait dans la nuit.
Le matin, mon père ramassait les corps et morts et remontait ensuite les trappes pour la nuit suivante. J'ai jamais aimé le voir tuer les mulots. C'est mignon comme tout un mulot. Les mulots sont mes amis. Quand je serai grand, je serai un mulot moi aussi. Je crois que l'Amérique est prête pour avoir un mulot comme président. Ou alors, plus modestement, comme Premier Ministre du Québec. Ou alors j'sais pas moi, directeur de la Caisse de Dépôts et de Placements.
Quand j'étais petit, mon père disait que c'était de la vermine. Comme je n'ai jamais été un enfant normal, je me détachais tout de suite de son argument en me disant que dans le fond, la vermine, c'est nous puisque nous avons planté notre chalet en plein territoire des mulots et que eux, ben ils n'y étaient pour rien. Dans le fond, un mulot c'est comme un Apache ou un Algonquin pour nous. On arrive, on plante notre civilisation et du coup, on traite de vermines ceux qui étaient là avant. Faudra pas se surprendre un jour de voir le peuple mulot se lever et demander réparation et justice.

Y a des tas de trucs que j'ai trouvé ici quand on ouvrait le chalet. Un hiver par exemple où je devais avoir 7 ou 8 ans, on a trouvé un écureuil mort gelé dans le salon. Ou maintenant que j'y pense, plus probable fut qu'il soit mort de faim d'abord et qu'il aura gelé ensuite. Mais pas l'inverse. Ou alors c'est que je ne comprends plus rien à rien. Toujours est-il que ça m'a fait un choc grave en voyant ce pauvre écureuil mort gelé (mais de faim d'abord et gelé ensuite. Faut suivre merde!) Il était allongé près des grandes vitres du salon et sans doute qu'il aura passé les derniers instants de sa vie à essayer de passer au travers sans trop comprendre pourquoi il y avait un mur invisible entre lui et la nature qu'il voyait pourtant toute proche. (Putain de nature qu'on voit pourtant toute proche! Si je la croise un jour dans la rue, je lui pète la gueule!) J'aurais aimé qu'on le garde parce que je pouvais le flatter facilement et qu'il n'y avait aucun risque que je me fasse mordre ou qu'il prenne ma place dans l'amour de mes parents. Mais leur décision fut sans appel et mon père s'occupa de faire disparaître le corps discrètement sans laisser de trace. Il a délicatement enroulé le cadavre dans une couverture, l'a déposé dans le coffre arrière de la voiture et a roulé ensuite 200 km plus au nord jusqu'au lac Kempt. Il a fait un trou dans la glace et y a poussé la voiture qui a coulé corps et âme dans les eaux glacées du grand lac. Il est revenu ensuite en faisant du stop et sans se faire remarquer.

Et puis bien des années plus tard, et avec mon frère A... avec qui j'étais venu passer quelques jours à pêcher pêcher et encore pêcher, y a quelqu'un qui cogne à la porte le matin très tôt. Comme nous nous étions couché très tard à cause de toutes ces bières qu'il fallait terminer, j'étais un peu dans les vapes. Et puis faut dire qu'il n'y a jamais personne qui vient frapper à la porte du chalet tôt le matin. Ni tard le matin d'ailleurs. Ni même jamais en fait et quand j'y repense bien comme il faut. Mais bon, j'ouvre la porte et je vois une drôle de madame avec des cheveux teints tellement blonds que ça m'avait fait plisser les yeux.
- C'est pour la dîme! qu'elle me dit sèchement en me tendant une sorte de boîte de conserve avec un fente sur le dessus.
- La quoi?
- La dîme!
- La dîme?
- Oui, la dîme!
Et du coup, et parce que je suis vraiment un roi du gag même quand j'émerge d'un profond sommeil éthylique, et même en oubliant de cacher mon érection matinale, je lui balance un gag mémorable que même quand je me le rejoue dans ma tête aujourd'hui, je rigole encore à l'intérieur de moi-même tellement il était subtile et intello.
- Vous voulez dire la dîme comme dans "Ne pleure pas mignonne-eeeuh, à la dîme boum! boum!, à la dîme boum! boum!" ?
Je me souviendrai toujours de son regard. Aucune putain de réaction! Vide! Comme si je n'existais pas. Tout ce qui comptait pour elle c'était "La dîme" et son bras tendue avec la boîte de conserve tout au bout et la fente sur le dessus.
- C'est pour la dîme, qu'elle me redit encore une fois et sans décrisper son visage tendue.
- Attendez, je reviens.
Je la laisse à sa dîme et je vais réveiller mon frère en lui disant qu'il y a quelqu'un pour lui à la porte.
- Quelqu'un pour moi? qu'il me dit péniblement avec un filet de bave séchée au coin des lèvres.
- Oui, pour toi. Une bonne femme. Blonde. Dîme. Boîte tendue. Fente sur le dessus. J'sais pas trop mais ça semble important.
J'ai été me recoucher sans trop savoir ce que lui a répondu mon frère. Je préfère de loin les mulots et les écureuils morts gelés (mais de faim d'abord) aux madames qui passent la dîme dans les chalets à 7hre du matin l'été quand j'ai vidé des centaines de bières avec mon frère la veille.

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