lundi 21 avril 2008

J'ai pas le droit d'en parler!

A... le clodo qui crèche à côté de mon boulot a traversé tout l'hiver dehors, comme un grand. Il est venu faire son tour à la succursale ce soir pour acheter sa petite bouteille de Brandy. L'odeur qui s'échappait de lui était féroce comme c'est pas possible. C'est sans doute le printemps qui fait ça. La crasse des derniers mois qui dégèle. Pas de blague, quand il est passé près de moi, j'ai eu un mouvement de recul et je suis venu à deux doigts de perdre connaissance. Ce qu'il dégage fait penser à un mélange de vieux fromage corse marinée dans un bac rempli de sueur de lutteurs de Sumo pas propres. Sérieusement, ça empestait grave et dès qu'il fut parti, on a aspergé l'endroit avec du désinfectant industriel que même le désinfectant industriel était découragé. L'odeur de A... était plus chimique que le stuff chimique contenu dans la bonbonne. Combat titanesque! À la fin, le désinfectant industriel était mort d'épuisement et il s'est écroulé en pleurant. À renifler A..., on se dit que si l'Europe sentait ça, le Moyen Âge devait être une terrible époque. J'en ai encore les yeux qui me piquent et les narines qui me brûlent.
Il semble avoir vieillit de trois ans depuis l'automne dernier. Il a prit une bonne portion de rides sur la gueule et la peau de son visage est burinée par le froid. Ça lui donne un épiderme cuivreux et très foncé qu'on voit parfois sur les tronches d'Apaches dans les livres qui relatent l'histoire du FarWest. Ses fringues d'hiver sont en loques et j'ai trouvé qu'il délirait un peu plus que d'habitude. En fait, chaque fois que je le croise depuis dernières semaines il semble en perdre un peu plus entre les deux oreilles. Aujourd'hui, et alors que je prenais ma cigarette avec lui, il a essayé de m'expliquer que le gérant de l'épicerie d'à côté, celui qui lui a retiré sa table à pique-nique sur laquelle il avait l'habitude de coucher, était en fait sa soeur.
- Ta soeur?
- C'est en plein ça!
Il dit toujours "C'est en plein ça!" quand il est d'accord avec toi.
- Mais voyons A..., le gérant c'est un mec! Comment il pourrait être ta soeur?
- Oh! J'ai pas le droit d'en parler!
Il dit toujours "J'ai pas le droit d'en parler!" quand tu le relances sur les choses incohérentes qu'il te balance. Il a ensuite fait dévier le sujet de conversation sur le fait que son gros sac de plastique qui contient tout ses effets est directement lié avec les forces naturelles du ciel et de la terre et que lui, en le trimbalant comme ça d'une place à l'autre, n'est en fait qu'un vecteur obligé du grand combat que se livre le bien et le mal. Qu'il est coincé là-dedans malgré lui mais qu'il peut influencer les choses en aspergeant subtilement son sac avec un alcool désinfectant pour les mains ou encore en laissant tomber discrètement du sac une des chaussures trouées qu'il gardait à cet effet depuis septembre dernier. Il riait quand il me racontait ça.
- Je leur ai donné un chien de ma chienne et ils ne s'attendaient pas à ça! Cette chaussure là, elle avait de l'histoire mon ami! OOOooooh comme elle avait de l'histoire dans sa semelle! Peux-tu t'imaginer le bordel que je viens de créer juste en leur laissant ce soulier comme fausse piste? OOOOooooh le bordel! Tu peux pas savoir!
J'ai rien trouvé d'assez incohérent pour lui répondre logiquement. Faut dire que je suis fatigué ces jours-ci. À la place, je lui ai refilé une autre clope. C'était plus facile que d'essayer de répondre.
- Merci l'grand!
Il m'a alors parlé de sa femme qui est décédée. Quand il a voulu me dire depuis combien de temps il est veuf, il a commencé à compter les années dans sa tête mais sans y parvenir. Il s'est arrêté après le chiffre 9 pour plonger aussitôt dans une sorte de catalepsie singulière qui dura quelques secondes. Il ne parlait plus, ne bougeait plus, tétanisé devant le grand vide qui semblait lui mordre férocement le cerveau. Puis, semblant se réveiller d'un profond coma, il releva enfin la tête et en me plantant ses deux grands yeux bleus dans les miens, il me dit comme ça: "J'ai pas le droit d'en parler!"

1 commentaire:

Francine a dit…

MAGNIFIQUE TEXTE!!!!!!