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dimanche 30 mars 2008

45 ans.

45 ans. Pas 20, pas 25, pas 30, pas 40... 45!!!
- Et ça fait quoi d'avoir 45 ans?
- Ça me fait comme une furieuse douleur à l'âme.

Xela était passé et pour l'occasion et il m'a fait goûter une excellente liqueur de Humpf-bloumta-hurrrgvvv, petite planète agricole près de la sienne. Une bombe à 70% d'alcool mais tout en finesse et en délicatesse. Ça coule dans la gorge comme du sirop d'érable.
- L'âme? C'est où?
- Là, là!
- Ici?
- Ouaip, mais n'appuie pas trop fort, ça fait mal.
- C'est pas l'âme ça! C'est ton foie!
- C'est la même chose. Passé 40 ans, le foie est l'âme de l'homme. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais dit comme ça, ça fait beau.

45 ans putain, ça fait mal un peu. Beaucoup en fait mais c'est un mal qui se glisse par-dessus les 44 autres. Ça fait une couche d'angoisse de plus sur la peau. De l'écorce terrestre recouvrant l'invisible. (Putain, j'suis en forme pour un mec déprimé!)
- Quel genre de mal?
- Tu vois ça là-bas?
- Quoi ça?
- Le truc gris qui me regarde avec son sourire terrifiant? Cette chose avec plein de taches brunes sur la peau, qui chie dans son froc en s'appuyant sur les guidons de sa marchette, qui pue la merde et les petits bonbons à la cannelle, qui a toute la peau qui pendouille tristement sur son corps recourbé, fatigué, épuisé, ratatiné, qui m'attend, qui me prépare la table pour demain, qui me fait de grands signes pour que je me dépêche, qui bande mou ou plus du tout, qui n'a plus de dents, plus d'amis, plus de plaisirs, plus d'espoirs, plus d'avenirs, plus de joies, plus rien qu'une paire de chaussettes propres et une infirmière un peu marâtre qui lui donne à manger des trucs pré-digérés? Tu vois ça?
- Ah ouais, je vois! C'est quoi?
- C'est moi demain. Ou disons après-demain. Ou en tout cas, très bientôt. C'est cette douleur-là que j'ai en ce moment.

Il m'a versé une autre lampé de son alcool et m'a tapé amicalement sur l'épaule. On a levé nos verres à la santé de Kovalev et on a calé ça comme des grands. J'étais déjà cuit comme un oeuf et l'on avait à peine entamé la bouteille. Mais de cette ivresse qui donne à la réalité des parfums de paradis, même si j'ai jamais reniflé un bout de paradis de ma vie. Mais j'ai une bonne idée quand même.
- Et ça sent quoi le paradis?
- La petite culotte de la serveuse du Café La Brûlerie du Roy à Joliette.
- Laquelle?
- Celle avec les gros seins.
- T'as une fixation sur les seins toi, non?
- C'est parce que c'est le truc le plus réconfortant qui puisse exister pour un homme. Ça et une coupe Stanley au printemps, bien sûr, mais je ne saurais dire dans quel ordre par contre. (Faudra pourtant un jour que je me penche sur la question, ne serait-ce que pour aider les générations qui suivront.) Ça vient de l'enfance et ça ne te quitte plus jamais par la suite. C'est ton premier contact avec la vie et forcément, tu ne fait que passer le reste de ton existence à courir après. Il faut se méfier des hommes qui disent ne pas aimer les seins. Ce ne sont que des tristes âmes incapables d'admirer les beauté infinies des choses. L'univers est féminin dit-on. Je crois à ça et du coup, je suis certain que notre Galaxie repose sur une sorte d'immense sein cosmique qui régit tout! Dieu est un sein! Non! Deux! C'est mieux parce que généralement, ça vient comme ça, en package deal. Deux gigantesque gros tétons qui nous regardent avec tendresse. Si! Si! Je le crois! Son fils est le mamelon, auréole céleste et rosé venu dans nos bouches pour expier les péchés des hommes! Prions mon frère! Prions les yeux fermés et les mains jointes! Rendons gloire au plus haut des cieux! Paix aux hommes de bonnes volontés! Ceci est mon corps livré pour vous, prenez, et mangez-en tous! (putain mais c'est quoi le truc que tu me fais boire!!) Moi, si j'étais maître du monde, je décrèterais le sein comme étant patrimoine de l'UNESCO. Interdit à quiconque d'y toucher, sauf moi, bien sûr puisque je serais le maître de cette fichue planète. Les bébés phoques, on s'en tape. C'est plein de parasite et puis c'est utile parce que ça donne de l'emploi aux pêcheurs des maritimes. Mais le sein!!! Espèce protégé, merveille du monde, Graal vénéré, paradis terrestre!
- Je croyais que le paradis était la petite culotte de la serveuse de la Brûlerie du Roy à Joliette?
- Bon fait pas chier et refile moi la bouteille.

45 ans putain. Ça fait mal dans le dos. Et puis dans le front aussi. Ça ride la peau ce truc. Ça assèche la naïveté. Ça tue les souvenirs. Ça fait jaunir les bons moments de quand t'avais 25 ans. Mais que fait donc le gouvernement à nous laisser vieillir comme ça!! Putain de merde, et nos taxes, elles vont où? Hein? Peut-on répondre s'il vous plaît?
- Tous nos préposés sont présentement occupés. Gardez la ligne, votre appel est important pour nous. Pour une angoisse de type conventionnel, appuyez sur le 1. Pour des doutes quant à l'existence de Dieu, appuyez sur le 2. Pour une crise sévère concernant le temps qui passe et l'appréhension prochaine de devoir acheter des couches culottes pour incontinence, appuyez sur le 3. Pour accéder au solde de votre compte et savoir combien d'années il vous reste avant de manger mou, appuyez sur le 4. Pour le rachat de vos âmes, appuyez sur le 5. Pour parler à la serveuse du Café La Brûlerie du Roy, celle avec les gros seins, faites le zéro. Pour réentendre ce message, faites le carré.

samedi 22 mars 2008

Le vrai-faux Kovalev

Je ne m'étais jamais retrouvé sur un plateau de tournage avant de la rencontrer et le premier truc qui m'a fasciné c'est cette manière de prendre du faux et d'en faire du plus que vrai. C'était une scène de bistro tournée dans un immense entrepôt et l'endroit avait tellement l'air vrai que du coup, j'ai eu terriblement envie de m'asseoir à l'une de ces tables et de commander une bière."Tu vas la trouver dégueulasse si tu te la siffle" qu'elle me dit en me regardant examiner scrupuleusement un buck de bière froide.
- C'est pas de la vraie. C'est un colorant qu'on balance dans un liquide gazéifié.
- On dirait pourtant qu'elle est plus vraie que la vraie bière! Même qu'elle semble meilleure!
- C'est ça l'idée. Tout l'art du cinéma repose sur ça, la tricherie. Te faire croire que ce que tu vois est plus réel que dans ta vie.
C'est vrai qu'elle semblait incroyablement vraie cette bière. Elle m'expliqua qu'un plan de la scène qu'ils tournaient en ce moment reposait sur cette bière et bien qu'elle n'allait apparaître que quelques secondes à l'écran, il fallait lui donner un rendu plus que parfait. L'endroit était presque désert et il ne restait que les éclairagistes et les manutentionnaires qui allaient et venaient sur le plateau en préparant le set-up du lendemain. Quelques raccords à tourner et on allait ensuite défaire tout ça.
- Je connais des gens qui dans la vie, se croient au cinéma. Mon ancien patron par exemple. Mec moche et frustré sexuellement. Il passait son salaire dans des grosses voitures sports pour se donner une image. Il croyait que sa libido avait plus de chances d'exulter avec l'aide d'une décapotable sport. Ça ne lui aura rien donné à part des dettes immenses et la fierté de raccompagner chez elles quelques danseuses cocaïnomanes après la fermeture des bars. Et puis il y a aussi ces abrutis qui écrivent n'importe quoi sur leur blogue pour se donner une impression de vie palpitante. C'est pas une forme de cinéma leur truc? Une manière de redessiner leur vie triste et monotone? Moi en tout cas, je trouve ça pathétique.
Elle éclata de rire alors que je redéposa le buck sur la table, fier de mon effet.
- Parlant de ça, j'ai vu mes marguerites sur ton blogue. Ça fait tout drôle. Et puis c'est quoi cette idée de m'associer à un papillon?
- À ta manière de flotter dans l'espace quand tu marches. Et puis à cette drôle d'idée qui me vient chaque fois que tu me touche. J'ai l'impression d'être un fleur sur laquelle tu viens doucement te poser. Une putain de fleur toute bizarre avec une gueule mal rasée et qui fume comme une cheminée. Une fleur un peu écorchée, certes, mais qui se redresserait vers le soleil grâce à toi.
Je me suis surpris à sonner aussi cliché, aussi mauviette, aussi romantiquement gnagna et j'ai vite dévier la chose sur un sujet viril pour lui montrer que j'étais toujours le même mec Alpha qu'elle croyait, celui qui est à la page 27 du grand manuel des relations hommes-femmes.
- Au fait, y a Kovalev qui a marqué deux buts au dernier match. T'as vu? T'ais-je dit que lorsque je serai grand, je serai Alex Kovalev? J'aurais bien aimé avoir des K dans mon nom. Pas toi? Tu crois que les noms ont une portée sur la destiné des hommes? Est-ce que Charles De Gaulle par exemple aurait eu la même gloire s'il avait eu pour nom quelque chose comme Robert Dugland ou encore Philibert De Lacouille?
Mais elle n'en démordait pas et resta fixée sur les papillons comme si je n'avais rien dit d'autre.
- J'ai les cheveux roux! T'as déjà vu un papillon avec une tête rousse toi?
C'est vrai qu'elle a de beaux grands cheveux roux. Les rousses blanchissent-elles avec l'âge? Quand elle aura 40 ans dans deux ans d'ici, ou 60 dans 22 ans, sera-t-elle encore toute rousse comme maintenant? Moi je commence déjà à avoir quelques poils de barbe blancs et c'est chiant. On ne peut pas être Kovalev avec des poils de barbe blanc!

Faut que je me sauve, j'ai pas le temps d'écrire plus. Y a un papillon qui vient de se réveiller.

vendredi 21 mars 2008

Kovalev et le gros c...

J'suis allé prendre un café avec N à la Crêperie Croissant de Lune avant d'aller travailler. J'suis arrivé avant elle et j'avais tellement faim que je me suis tapé une méga crêpe chocolat-banane sans l'attendre. Je l'ai pas bouffée, je l'ai avalée en trois bouchées. J'ai même léché l'assiette parce qu'il n'y avait pas de chien pour le faire et que bon, quand il y a du chocolat au fond d'une assiette, ça ne me dérange pas de jouer le clebs. J'ai même remis l'assiette toute propre à la serveuse. Une nouvelle qui ne me connaissait pas et qui a été obligée de me demander comment je prenais mon allongé. C'est-t-y pas triste! Moi qui suis un habitué de cet endroit depuis au moins 1984. Sans doute qu'elle n'était même pas née quand j'y ai bu mon premier espresso. Mais bon, c'est pas de sa faute. D'ailleurs, 1984, c'est l'année de naissance de N quand j'y pense. Comme quoi le temps passe vite à la Crêperie Croissant de Lune. Elle est arrivée sur mes derniers morceaux de banane. Elle s'est prise crêpe chocolat seulement, avec un cappuccino. Moi, j'ai pris un allongé pour faire passer tout ça mais je crois l'avoir déjà dit et je ne m'étendrai pas d'avantage sur le sujet. Elle et moi, on a été un tout petit peu confidents lors de nos périodes noires et comme en ce moment on traverse chacun de notre côté une période blanche, on avait envie de se raconter tout ça. Question de se dire qu'on ne se voit pas uniquement quand y a des déprimes dans nos vies.
M'a parlé de P.A. avec plein de lumières dans les yeux et à un moment, j'ai même pensé mettre mes lunettes soleil tellement ça m'aveuglait. Même que j'ai bronzé sur le bout du nez à force de l'entendre me raconter comment ce mec est beau, gentil, aimable, généreux. Je lui ai demandé si elle n'avait pas de la crème solaire parce que ça chauffait grave sur ma peau. En plein mois de mars, faut le faire. Elle n'en avait pas. Elle l'aime, c'est évident. Elle veut me le présenter et j'en serais bien content. Et puis sur la photo, il est pas rasé et moi, j'ai une sympathie naturelle pour les mecs qui ne se rasent pas. Sorte de confrérie secrète. Faut toujours se méfier des mecs qui sont frais rasés. Dans les films, ce sont souvent eux les méchants à la fin. En tout cas, il me semble mieux que son dernier. Son dernier, c'était une sorte d'entité bizarre qui se tapait un sourcil qui aurait oublié de se séparer au milieu du front. Un type louche et ça se voyait à la manière dont il caressait les petits chats qui passaient à sa portée. À cause de son filet de bave surtout. Faut toujours se méfier des mecs qui ont des mono-sourcils. Dans les films, ce sont souvent eux les méchants à la fin.
Moi, j'avais hâte de lui parler des papillons qui volent chez moi en ce moment et qui se déposent sur un joli bouquet de marguerites. C'est chouette de raconter à une bonne amie que finalement, on va bien et que la vie est belle. Que parfois, on fait des rencontres qui changent du tout au tout la lumière de nos vies. Ça fait cucul, je sais, mais la vie parfois est cucul et c'est bon. Ça change de toutes ces fois où elle se montre trop salope et cruelle.
Suis ensuite aller travailler en remontant le boulevard Lacordaire qui était congestionné de banlieusards qui retournaient à la maison. Mais je m'en foutais parce que j'avais des papillons plein ma voiture qui m'accompagnaient et je sifflais des chansons inventées dans ma tête de mec heureux. J'ai même entendu la dernière chanson de Bashung à la radio, celle de son prochain album qui sort mardi prochain et que je vais aller acheter dès la première heure et qui reprend Suzanne de Leonard Cohen. Me suis fait mes petits 4 heures de boulot du jeudi soir et je suis revenu. Dans la bagnole, j'ai écouté la fin de la partie de Hockey et le Canadiens menaient 4 à 1 et Kovalev avait trois points, dont deux buts. Et je me suis dit comme ça, parce que je suis un rêveur, que quand je serai grand, je serai Kovalev. D'abord parce que c'est le plus beau patineur qui existe depuis Guy Lafleur mais qu'ensuite, j'aime la sonorité de son nom. Alexei Kovalev. J'aime quand y a des X, des K et de V dans les noms. Ça fait peut-être pas de toi un premier de classe mais au scrabble, tu torches tout le monde. Et puis j'aime la Russie depuis très précisément septembre 1972 à cause de la série du Siècle. Tretiak, Kharlamov, Mikailov, Petrov, des noms qui résonnent encore dans ma mémoire et qui me ramènent très loin dans mon enfance. Les joueurs russes ont toujours quelque chose que les nord-américains n'ont pas. Le coup de patin fluide et harmonieux!
Je me suis arrêté à l'épicerie pour m'acheter une baguette parce que j'avais faim et qu'il me restait à la maison mon restant de fromage que Dieu n'avait pas bouffé et que je voulais terminer avant qu'il ne soit trop en vie et qu'il ne fasse sa demande officielle de citoyenneté. Je me suis garé au coin de la rue, en plein dans le territoire de chasse de la pute en peau de hamster. J'avais pas encore garé ma voiture qu'elle était déjà à ma vitre côté passager à me faire des sourires qui tuent parce que trop remplis de misères. Je lui ai fait signe de la main que non, j'avais pas besoin de ses services. Elle n'a pas insistée et s'en est allée aussi vite. En sortant, j'en croise une autre qui sort littéralement de l'ombre et qui s'amène dans ma direction alors que je me dirige vers mon logement. Elle est encore pire que l'autre, teint vert, maigre, sale, elle grelotte sous son petit coupe vent alors que la température a chutée jusqu'à - 10 pendant la soirée. Elle me dit quelque chose pour me harponner dont je ne capte que deux mots: "Gros clito". Je passe tout droit sans répondre. D'ailleurs, que pouvais-je répondre à une phrase qui se terminait par "gros clito"? Y a pas grand chose à dire à ça.
- Gros clito!
- Ah! Sans doute. Je ne sais pas. Mais y a Kovalev qui a deux buts ce soir.

jeudi 20 mars 2008

Suite des papillons.

Quand elle est arrivée, elle avait un bouquet de fleurs à la main et un grand sourire au visage. C'était pour moi les deux. Le sourire et le bouquet. Homme choyé. C'est la première fois de ma vie que quelqu'un me donne un bouquet de fleurs. Je me sentais comme une gonzesse dans cette situation inversée et pour peu, je me serais inquiété de mon poids et du volume de mes fesses. Ce sont des marguerites, pareilles à celles qui poussent au chalet l'été. C'est ce genre de fille là, de celles qui font pousser les fleurs en hiver. C'est plutôt rare à trouver.
- T'as un vase pour les mettre me demanda-t-elle?
Comment aurais-je pu avoir un vase à fleurs puisque justement, on ne m'a jamais donné de fleurs de ma vie? Et puis j'suis un mec et c'est bien connu que les mecs n'achètent ni vase ni fleurs. Ou alors seulement pour se faire pardonner quelque chose. Mais comme je suis seul depuis plus d'un an, j'ai personne d'assez proche autour de moi à qui me faire pardonner quelque chose. Trouvez-moi une femme que je puisse aimer et j'arriverai sans doute à lui faire une bêtise un de ces jours qui mériterait une demande de pardon. Du coup, j'achèterai des fleurs et logiquement, le vase aussi. Mais là, l'équation est simple et le résultat est que je n'ai pas de vase. J'ai des carafes à vin par contre.
- Ça fera l'affaire.
Je me suis précipité dans la cuisine pour trouver la chose. Ça tombait bien, j'avais déballé tout un tas de cartons depuis deux jours en prévision de sa visite. Dans le lot, il y a avait quelques carafes.
- Faut couper les tiges qu'elle me dit en riant alors que j'essayais de rentrer le gros paquet de tiges par le goulot sans même avoir enlever l'élastique qui les retenait.
- Ah bon? Tu veux le faire parce que moi, j'y connais rien.
Je lui ai proposé mes ciseaux, elle m'a plutôt suggérer un couteau. Question de ne pas écraser les tiges en les sectionnant. Je ne savais pas ça non plus. C'est fou ce que ça demande de science pour faire un beau bouquet. Je lui ai refilé mon Rapala, couteau de pêche hyper affilé que t'as pas intérêt à te mettre les doigts sur la lame ou alors tu te les fait sectionner vite fait bien fait. Elle a coupé les tiges, mis un peu d'eau dans la carafe, recomposant le bouquet en sélectionnant une par une les fleurs et a déposé le tout sur la table, près de mon vieux moulin à café qui ne sert plus que de déco. Elle m'a ensuite demandé un petit contenant pour trois petites fleurs qu'elle avait mises à part. Je lui ai refilé une coupe à porto et elle en a fait un joli petit bouquet miniature qu'elle a été déposer sur la table près de la porte d'entrée. C'est mignon comme tout et je me suis dit que c'est magique une fille. Elle par exemple, il lui a suffit de trois minutes de présence dans mon logement pour que celui-ci se parfume de fleurs et se drape de pétales. Comment elles font ça? C'est dingue!
On s'est fait des fromages de chèvres qui puaient grave et qui se défendaient comme des lions enragés chaque fois qu'on s'en coupait un morceau. Y en a même un qui m'a mordu la cuisse. Et puis aussi un gâteau qui devait peser trois tonnes tellement il était costaud. Un amalgame de chocolat et de sucre. Sorte de savoureux croisement culinaire entre le diabète et la crise de foie. Un délice! On l'a bénie avec un Jurançon liquoreux qui coulait dans le gosier comme une pure merveille. Chaque gorgée était une expérience extraordinaire. Avec elle pour partager ce moment, nos chaises collées pour être près l'un de l'autre comme deux gamins, ça chatouillait la divinité. Même que j'ai vu la silhouette de Dieu Le Père Du Meuble nous épier par la fenêtre de la cuisine en se frottant les mains de satisfaction. Il semblait heureux pour nous, content de nous avoir mis l'un et l'autre sur le même chemin. Je l'ai reconnu à l'odeur du tabac Gitane qu'il fume dans son papier Zigzag, comme tous les intellos de gauche de sa race d'ailleurs. Scoop que je divulgue ici gratuitement, comme ça, parce que je suis un bon mec et que c'est souvent mon pire défaut.
Les trous noirs dans le cosmos, le réchauffement de la planète, la fonte des glaciers, la déforestation de l'Amazonie, le SIDA en Afrique, Mario Dumont, enfin, toutes ces catastrophes n'existent plus quand on vit un moment comme ça avec une fille comme elle. Et puis elle rit toutes mes blagues et c'est un signe d'intelligence vive et d'un bon goût certain.

Dans la soirée, un papillon est venu se déposer sur son épaule.

Une heure après son départ, mon logement était encore remplie de son parfum, des ses rires, de ses gestes. Je terminais doucement le Jurançon en pensant à elle.
- Elle est belle dis-donc, me dit alors mon fromage de chèvre, le plus coriace de la bande, celui qui pue grave le vomi de chien.
- Ouais, et puis elle a toute une tête sur les épaules. Épaules qu'elle portent joliment d'ailleurs.
- T'as de la chance. Oh, tu me refiles la bouteille histoire que je me rince la gueule un coup?
Au même moment, ça frappe à la porte.
- Je peux entrer?
C'était Dieu.
- Vas-y vieux, t'es comme chez toi ici, lui répondit mon fromage.
J'ai fait de la place autour de la table et j'ai ouvert une autre bouteille parce que je sais que Dieu est un fieffé poivrot de gauche. Le genre de mec qui s'amuse à changer l'eau en vin juste pour le plaisir de la chose. Un brave type dans le fond. Un peu naïf mais bon, il fait ce qu'il peut avec les moyens qu'il a.
- Ça fait un bail, que je lui dit en lui versant une longue rasade de pinard. Je te croyais mort depuis le temps.
- C'est le boulot qui devient de plus en plus prenant. Ça chie de partout en ce moment et on a pas assez de personnel pour fournir à la tâche. On a même été obligé de fermer nos bureaux en Irak et au Congo. C'est grave. Je dois être partout à fois et il y a des jours où le don d'ubiquité ne suffit pas.
- Et puis le réchauffement de la planète, ajouta le fromage tout en vidant sa coupe.
- On s'en tape du réchauffement! Qu'est-ce que j'ai à voir là dedans moi? Faites chier avec votre réchauffement de merde. Y en marre à la fin.
J'ai changé de sujet parce que je voyais bien que ça allait dévier vers des empoignades à ne plus finir et j'ai subtilement dévié la chose sur les exploits de Kovalev et du Canadiens.
- Quelle transformation dans son attitude cette année! On dirait que c'est un tout autre joueur, dis-je en leur offrant un morceau de gâteau.
Dieu s'est passé la main dans les cheveux après avoir déposé négligemment son auréole sur la table, près de la carafe dans laquelle baignaient mes marguerites.
- Ouais, on a eu une petite discussion lui et moi en septembre. Je crois qu'il a comprit. Il fallait que je redonne à cette équipe le glorieux verni qui lui manquait tant depuis les dernières années. J'ai spécialement embauché le Rocket à cet effet. Il travaille sur le dossier depuis son bureau du septième ciel.
On a parlé comme ça pendant tout une heure. Après avoir terminé les bouteilles, le fromage a proposé qu'on poursuive cette discussion dans un bar de danseuses de la rue Ontario. Moi je ne voulais pas mais Dieu était partant. Le vin et la discussion l'avaient remis sur pied. Même qu'il s'est proposé pour payer le taxi. J'ai pas pu refuser. C'est le genre de mec qui n'aime pas ça. Paternaliste et tout. Chiant un peu.
L'endroit était glauque et louche, un vrai repère de motards. Le genre de place où l'on te fouille à l'entrée pour voir si tu n'as pas d'arme sur toi. Et si t'en as pas, ils t'en fournissent une par simple précaution. C'est pour les assurances qu'ils disent. Le fromage coulait juste à voir les filles et on a été obligé de le remettre dans son papier d'emballage pour ne pas qu'il nous fasse honte. Il rechigna un peu mais s'est tout de même laissé faire. Dieu a commandé trois bières et a demandé à la plus belle serveuse de venir danser à notre table. Quand vint le temps de payer, il a sorti une liasse de Dinars de sa poche. Le con!
- Fait chier merde! J'étais à Bagdad ce matin et j'ai carrément oublié de passer par le bureau de change. Oh, t'aurais pas $200 que je te rembourserai sur ton lit de mort?
J'ai sorti ma carte de crédit et j'ai payé pour mes potes. La fille a alors ramené son tabouret et s'est mise à se tortiller le cul à deux pouces du nez de Dieu qui lui soufflait dans la raie des fesses et qui trouvait ça très drôle. Le fromage, qu'on avait un peu oublié, sautillait sur sa chaise en gueulant pour qu'on le dépose sur la table pour mieux voir ce qui se passait. Ce qui fut fait un peu malgré moi qui commençait sérieusement à trouver ça lourd comme ambiance. J'ai calé ma bière et quand je suis parti, Dieu, qui venait de siffler trois bières, était en train de faire un strip tease sur la scène pendant que le fromage draguait solide la danseuse. J'ai su plus tard qu'ils avaient passé la nuit ensemble mais j'ignore si le fromage a payé pour sa nuit d'amour.
Quand je suis revenu chez moi, j'ai ouvert la porte et j'ai vu trois petites marguerites reposant dans une coupe de porto. Un papillon s'était déposé sur l'une d'elles.

mercredi 6 février 2008

Kovalev et le clochard

Je travaillais aujourd'hui. Vu A... le clochard qui crèche à côté du magasin. Il s'est planté dans la nuit de dimanche à lundi dans la rue. Il est tombé en pleine face à cause de la glace et son visage est couvert de blessures. Il a la gueule comme une carte routière de l'Afghanistan. Pas de blague, on arrive même à voir les frontières tracées en rouge.
Il était assis sur le banc de la table à pic-nic, cette même table sur laquelle il a dormit le soir de Noël. Il était silencieux, les deux mains dans les poches, le regard perdu dans je ne sais quel souvenir heureux qui se trouvait quelque part à ses pieds parce qu'il avait la tête penchée. C'est pour ça qu'il avait la tronche triste. On se souvient toujours des moments tristes en riant, et des moments drôles en pleurant. C'est le paradoxe du temps qui passe.

Il a passé une nuit à l'hôpital. Il aurait préféré en passer au moins deux à cause des draps chauds et de la bouffe tiède servit sur un plateau en stainless froid et puis des jolies infirmières. Même qu'il a eu droit à un bain chaud. Cet accident finalement, ça été un peu comme des vacances pour lui. C'est peut-être pour ça qu'il avait l'air triste aujourd'hui.

Et puis les piles de son petit radio portatif sont mortes. Putains de piles! Il ne pouvait pas écouter le match de hockey ce soir, ce qui l'attristait parce que Montréal jouait contre Ottawa. Pendant ma pause, je lui ai offert un clope mais pour la première fois, il a refusé. Signe que son moral ne va pas fort. Mais je lui ai quand même dit que le Canadiens menait 4 à 1 en début de troisième période. Ça l'a un peur réconforté. Il m'a remercié même si je n'y étais pour rien. C'était grâce à Plekanec, (deux fois) Streit et Kostitsyn. Et puis aussi Kovalev qui a fait des passes pour tout le monde. Il y avait 21 000 personnes pour voir ça sur place, 1 000 000 pour voir ça à la télé, et puis une trentaine de milliers pour l'écouter à la radio. Mais pas lui parce que les piles de son petit radio portatifs sont mortes. Et puis il avait la tronche comme une carte routière de l'Afghanistan.

Et puis en ce moment, il dort sur le banc de la table à pic-nic.

jeudi 31 janvier 2008

Le talon décloué.

Putain de mois de janvier de merde qui ne veut pas se terminer. Ce vent dément ce soir... et puis cette glace partout... on se gèle le cul et les idées se figent sous une épaisse couche de déprime et de glace. Réchauffement de la planète mon cul! Et puis ce mal de bloc qui me tue depuis que je me suis levé. Pas la forme aujourd'hui. Ne manquerait plus que ces salopes d'hémorroïdes m'attaquent le cul pour que le tableau soit complet. Putains d'hémorroïdes! Si je les croisent dans la rue, je leur défonce la gueule!
Fait chier ce mois de janvier de merde!
Quand je pense que V... me disait qu'en ce moment à Paris, ça tourne autour de 15 degrés! Pourquoi je ne suis pas né à Paris moi? Qu'est-ce que je fous dans ce pays de merde et de neige? Là, maintenant, je me verrais très bien me promener sur le bord de la Seine et suivre les exploits de Kovalev de loin, par internet.

Et puis tant qu'à y être, aller faire un tour au cimetière Montparnasse pour rendre visite à mon p'tit Gilles qui y dort en paix depuis près de deux ans, reposant pour l'éternité tout près de Serge Gainsbourg qu'il aimait tant. Je suis sûr qu'il doit rigoler en me lisant en ce moment. N'est-ce pas Gilou que tu te marres bien? T'as raison va!
Comme je regrette de ne pas t'avoir vu la dernière fois que tu es venu au Québec. Tu sais que j'entends encore ton rire parfois? Comme quoi t'es encore bien en vie dans les pensées de ceux qui t'aimaient mon vieux. Bon, si tu n'y vois pas d'inconvénient, j'arrête ici parce que je vais me mettre à chialer et c'est en plein le truc contre lequel je me bats en ce moment. En septembre peut-être, enfin j'espère, j'irai à Paris te rendre une petite visite. Tu me présentera Gainsbourg et on se prendra une cuite tous les trois.

Te dire seulement encore qu'on se fait bien chier ici en ce moment. Je ne vois plus personne et la vieille bande est éparpillée aux quatre coins de l'oublie. C'est sans doute la quarantaine qui veut ça. Ce moment de la vie où la montée cesse abruptement et où tout se fige un instant avant que ne commence officiellement la chute irrévocable. Étape subtile entre le mûrissement et le pourrissement. Ce qui n'était qu'une ride devient soudainement une crevasse. Ce qui n'était que de la fatigue devient un état permanent avec lequel on arrive à s'habituer pour un temps, le temps justement que ça se dégénère un peu plus. Demain, ou alors après-demain si tu veux, la peau de mes mains se couvrira de taches brunes et le pire dans tout ça mon p'tit Gilles, le plus effrayant et le plus déprimant devrais-je dire, c'est que j'arriverai à m'y habituer. Et toutes ces filles de moins de 30 ans qui resplendiront de beauté en 2030, 40 et 50 n'existeront plus que pour d'autres, des plus jeunes (salauds de jeunes!) ou alors seulement pour le plaisir tranquille de mes yeux fatigués. Car plus je m'approcherai de l'anti-chambre de la vieillesse, plus elles s'éloigneront de mes bras. Arrivera l'irrévocable, ce temps douloureux où tout ce qui sera physiquement Moi n'arrivera plus à allumer la moindre flamme en elles. Et ce sera alors mon vieux Gilou le véritable enfer sur terre.

Puuuutain noooooon!!!! Par pitié! Je ne veux pas ça! Aussi bien crever tout de suite merde!!!

Eh ben non! Ça n'arrivera pas nom d'un chien! Et tu sais pourquoi? Parce que je vais dès maintenant commencer à me mettre du fric de côté pour me faire un fond de pension spécialement conçu pour mes soins de longues durées à moi, une sorte de réserve pour soins palliatifs pour bite nonagénaire, m'assurant par le fait même une fin de vie descente remplie d'érections viagères. Je me trouverai une jeune et jolie pute qui, deux ou trois fois par semaine, viendra passer un peu de temps avec moi et faire semblant d'être bien en ma présence. Elle rira de toutes mes blagues et me mettra la main dans les cheveux (ou ce qui en restera... putain... j'veux pas être vieux!!!) parce qu'y a pas d'autre manière pour rendre un homme heureux. Idéalement, elle devra pouvoir parler politique et littérature, philosophie et peinture, musique et sociologie, sans oublier l'histoire, l'architecture et le hockey, of course. Si elle a tout ça, et si elle est jolie, pas besoin de cul. Une fille qui parvient à me provoquer une érection du cortex frontal n'a pas besoin de me faire un pipe. Enfin... pas toujours. Ou alors seulement quand il n'y a pas de hockey à la télé. Mais bon, tu vois ce que je veux dire?
Allez, à tout de suite en septembre mon p'tit Gilou.

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Vu E... cet après-midi, au Café Croissant-de-Lune sur St-Denis. On a parlé de syndicat, de la démobilisation ambiante dans la société, de cette tendance au je-m'en-foutisme, au nombrilisme et à la facilité qui se répand comme un cancer dans les idées des plus jeunes. Il y a en effet vraiment quelque chose d'affolant au fait de voir des gens de moins de 25 ans vivre sans rage et sans révolte dans une société où les inégalités sont pourtant de plus en plus criantes. On est furieusement baisé si la génération montante se meut dans cette acceptation du partage inéquitable des richesses. J'ai pas hâte à demain, quand ils auront 40 ou 50 ans et qu'ils accèderont aux rouages du pouvoir et de la gérance de l'État. Y ne fera pas bon être BS ou être syndiqué de l'État... d'ailleurs quand j'y pense, et si cette déplorable tendance suit son cours, il n'y aura même plus de BS et même plus de syndiqués de l'État. Les fils spirituels de cet enculé royal de Mario Dumont auront depuis longtemps nettoyé le paysage de tout ce qui les fait chier. Assistés sociaux, syndiqués de la fonction public, droit de grève, programmes d'aides de toutes sortes... ne restera plus rien de tout ça. Je généralise à escient car je sais que tous les moins de 25 ans ne sont pas comme ça. Mais force est de constater qu'une angoissante chute participative du militantisme dans la génération montante n'augure rien de bon pour l'avenir de cette société. Il y a en effet quelque chose de fondamentalement pourri dans le royaume quand on a 22 ou 23 ans, qu'on soit pauvres et sans emplois mais qu'on vote néanmoins Bush, Harper, Dumont ou Sarkozy en croyant que les choses vont s'améliorer.

Café Croissant-de-Lune je disais. C'est mon Café depuis au moins 20 ans. Les générations de serveuses qui s'y sont succédées ne m'ont jamais déçu. Toujours belles, toujours un brin bohèmes dans l'habillement, sans maquillage et sans artifices, comme une vraie belle femme doit toujours être selon mes standards très personnels de l'esthétisme féminin. À défaut de toucher ces jours-ci, (pour être véritablement honnête, je devrais plutôt dire "ces siècles-ci"...) je regarde. Je suis un spectateur contemplatif de la femme et j'ai réalisé ces derniers mois que dans ma vie, je suis fondamentalement, globalement et intégralement heureux qu'en leur présence. Le sentiment ostentatoire d'exister ne se manifeste en moi que lorsque ma respiration se juxtapose à la leur et que mes conduits naseaux se remplissent de leur essence épidermique. J'imagine qu'il existe des traitements pour ce genre de vertige. Mais justement, je n'en veux pas. C'est un besoin plus qu'un fantasme et mes éternelles angoisses de la vie disparaissent uniquement quand une femme respire le même air que moi. Enfin, c'est à ça que je pensais au Café pendant que E... me parlait de la prochaine assemblée et que je devais me battre contre mon attention qui ne cessait d'aller vers les courbes bohémiennes de la serveuse.

J'ai été déposer E... à son bureau - qu'il m'a fait visiter - et je suis revenu à la maison me faire des pastas au camembert et basilique que je me suis bouffé en trois secondes et vingt dixième, petit pain et léchage d'assiette inclus. J'ai pas de chien, alors c'est à moi que revient la douce jouissance de lécher les fonds d'assiettes. J'adore ça. Je me suis ensuite fait couler un bain chaud dans lequel je me suis immergé pendant une bonne heure en roupillant presque. Dehors, l'hiver battait son plein contre la vitre de ma salle de bain. J'ai alors pensé aux premiers colons qui sont venus s'établir dans cet enfer de glace et de neige il y a quatre siècles de cela. Et ça m'a fait penser à C... qui de Aix en Provence, travaille sur un mémoire dont le sujet porte sur l'influence du clergé dans la culture québécoise pendant la Révolution Tranquille. Ou quelque chose comme ça. Je me suis dit que plus que le clergé, l'hiver aura assurément d'avantage influencé notre culture, peu importe les époques et peu importe les régimes politiques et ce, même quand on n'y fait pas mention. Juste ma manière de parler de l'été est directement influencée par mon expérience de l'hiver. Le mot bonheur, et quand il est prononcé dans sa globalité par un Québécois, porte assurément en lui des éléments inconscients qui réfèrent à la quiétude d'une maison bien chauffée, me disais-je en moi-même tout en me lavant pensivement les couilles avec du savon à la lavande.
J'ai rajouté un peu d'eau chaude pour réchauffer ma petite bulle de confort. J'entendais le vent de janvier qui rugissait comme une bête sauvage en faisant danser les arbres et les cordes à linge. J'imaginais la glace sur les fils électrique; la rivière qui coule près du chalet et qui, par grand froid d'hiver, tonne comme le canon quand elle se fige pour les semaines à venir; je pensais à A..., le clochard qui a élu domicile près de l'endroit où je travaille et qui couche à la belle étoile depuis six ans. Quand je l'ai vu cette semaine, le talon de sa botte gauche venait de céder et la neige menaçait d'y pénétrer. Cela l'obligeait à cesser ses déplacements et à le maintenir à la même place sous peine de mouiller dangereusement l'intérieur de sa botte, ce qui lui serait désastreux. Je lui ai refilé des sacs de plastiques pour se protéger les pieds du froid et je lui ai payé quelques petites bouteilles de Brandy pour le maintenir juste assez saoul pour ne plus y penser, mais pas assez pour l'oublier complètement, ce qui lui serait néfaste. Nous vivons dans un monde d'indifférence abjecte où pour certains de nos frères humains les plus démunis, un simple putain de talon décloué signifie rien de moins qu'une catastrophe humaine épouvantable. Je me suis callé d'avantage dans mon eau chaude, bien à l'abris dans mon alcôve aquatique sans parvenir à chasser de mon espirt cette pensée coupable pour tout ce luxe qui ne sert qu'à ma petite personne.
BLais Sait
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