vendredi 21 décembre 2012

Trucs en vrac


Une dame. Devait avoir mi-trentaine. Longs cheveux roux, bouclés. Ça lui faisait comme un visage planté dans un soleil. 
Et puis avec un large sourire au milieu. 

***

Un vieux monsieur désagréable. 
Italien. 
Cherchait de la Sambuca, mais avait oublié le nom du produit. 

  • Ça li liquor qu’on l’on mi dans li café. Cé quoi c’té nom dézà? 
  • Tia Maria? 
  • No!
  • Bayley’s? 
  • Na! 
  • Du Brandy? 
  • Ma ké! Tou né connais rien!
  • Moi monsieur, je ne met que de l’eau dans mon café. 
  • Ma il y dé zens qui sont comme ça, et d’autres qui sont différentes! Ké! Il faut respecter li goût de chacoune!

Va chier vieux con avec ton respect des autres. Vous êtes les premiers à chier sur tout ce qui n’est pas italien. 

***

Au boulot, c’est la saison des morons. Ces clients qui ne viennent qu’une fois par année pour acheter des cadeaux. 
Exemples de questions connes glanées au fil des derniers jours : 
  • Quoi, vous n’avez plus de sacs? (Ça fait juste 4 ans qu’on plus de sacs)
  • C’est une bouteille que j’ai achetée ici l’an dernier. Je ne me souviens plus du nom, mais c’était du rouge. 
  • Vous vendez du vin ici? 
  • Vous vendez du jus d’orange ici?
  • Vous vendez du lait ici? 
  • Vous vendez des cigarettes ici? 
  • Pour renouveler mon permis de conduire, c’est à vous que je dois donner mes papiers? (Confondant avec la SAAQ)

mercredi 19 décembre 2012

On a vidé ton logement


Ta mère était là. Au début, je croyais que ce n’était pas une bonne idée. Mais en y repensant, je crois que c’était sans doute la meilleure chose pour elle. On s’entend ici, «la meilleure chose pour elle» aurait été que tu acceptes de te faire soigner, mais comme tu as décidé de te tuer à la place, tu la forces à faire un deuil que tout parent ne devrait jamais faire. 

Coup d’éclat. Bravo! On ne parle que de toi depuis le 13 décembre. C’est peut-être un peu ça que tu voulais, nonobstant ton mal de vivre. Mais tu devrais voir la souffrance dans les yeux de ta mère. Oui je sais, tu n’étais plus dans ton état normal... oui je sais. 
N’empêche... 
Au reste, elle est très forte ta mère. Une force humble. Fragile de corps, toute chétive, mais solide dans sa tête. 

J’avais le camion et je suis arrivé le premier devant chez toi. Instinctivement, j’ai regardé la corniche... l’endroit... j’ai compris que tu n’as pas été sur la toiture. Impossible de se jeter de là à cause des balcons de secours. J’en ai conclu que c’est par le dernier balcon que t’as sauté. D’ailleurs, derrière chez toi, tu as l’escalier qui y mène directement. C’était trop facile. 

Dans cette journée, j’ai appris des tas de trucs sur toi. Des détails horribles. Éric (Le Che) qui m’accompagnait m’a dit qu’un jour, tu lui avais montré un immeuble en lui expliquant que t’avais déjà été sur le toit pour te balancer dans le vide, mais qu’au dernier moment, t’avais manqué de courage. 
Idée fixe. 
J’ai appris aussi que tu n’es pas mort sur le coup, mais que tu respirais encore quand le monsieur t’a porté secours. Il est resté près de toi jusqu’à ce que les ambulanciers n’arrivent. Philémon, ton chat, miaulait sous ton corps. Ah oui, et juste pour que tu le saches, tes boyaux sortaient de ton ventre. Mais tu respirais encore. 
Avais-tu mal? Le sentais-tu? Avais-tu encore conscience? Et si oui, juste avant de passer de l’autre bord de ton âme, dans ton dernier souffle, l’as-tu regretté? 
Inutile d’ajouter que ton geste a marqué pour toujours la vie de ce bon monsieur, cet ange du hasard. Tu lui as dit «Bonjour!» avant de sauter. Ç’a été ton dernier mot. Il y a ce je ne sais quoi d’humour noir que t’aimais bien dans ce dernier mot. Une dernière blague cynique avant de t’en aller. 
Faut le faire quand même. Là-dessus, ouais, chapeau. Admirable. 

J’ai aidé ta mère à descendre de la voiture de ton frère. Avec la slush de merde, ce n’était pas facile pour une dame de 80 quelques années. Et avec sa canne en plus. Elle s’est appuyée sur mon bras, pareil comme on fait dans ce genre d’occasion. Avec ton frère et le Che, nous avons ensuite monté les premières marches qui mènent à ton logement. Sur la porte, un mot collé. Celui de ton propriétaire. C’était écrit, «Je sais que tu es sur le point de déménager. Je ne te demanderais que de laisser le logement propre» de toute évidence, le mec ne sait pas que tu es mort depuis une semaine. Quand on parle d’un proprio discret... 

Ton frère avait déjà passé il y a deux ou trois jours pour commencer le boulot. Il était accompagné de Roger, ton vieux pote de la job, celui qui est à la retraite et avec qui, à ce qu’on m’a raconté, vous formiez une solide paire de rigolos du temps où tu travaillais sur Jarry. C’était au temps où tu aimais encore la vie. On m’a raconté que dans le sous-sol du magasin, t’avais trouvé une énorme chandelle qui servait à la décoration de Noël. Ton boss te faisait chier parce qu’il trouvait que tu n’éclairais pas assez la clientèle. Du coup, t’avais enfilé cette chandelle comme un chapeau et t’avais passé la journée à conseiller les clients en leur proposant justement de les éclairer dans leur choix. Paraît même qu’après le boulot, t’avais attendu l’autobus avec cette chandelle sur la tête pour faire chier ton patron qui prenait le même autobus. 

Ton logement sentait un peu la pisse de chat. Pas beaucoup, mais juste assez pour deviner que vers la fin, tu ne devais plus trop t’occuper de la litière de Philémon. (Qui, en passant, va très bien maintenant. C’est ton frère qui l’a récupéré. Il est encore un peu secoué de son opération, mais il prend du mieux) Ta mère a passé dans chaque pièce, silencieuse, hochant la tête devant ces objets qui t’appartenaient. Par moments, elle laissait échapper une phrase, toujours la même, qui sortait furtif d’entre ses lèvres «Mon Dieu... c’est-ti possible!» Puis elle s’est mise à la tâche. Solide comme un bloc de marbre, sans une larme, mais le visage défait, elle a déposé sa canne dans un coin, elle a retiré tout doucement son manteau et s’est tout de suite lancée dans la besogne. Quand il s’agit de ses enfants, et qu’ils aient 10 ans ou 53 comme toi, une mère redevient la louve aimante pour ses louveteaux. Féroce et intraitable envers ceux qui leur veulent du mal, protectrice et combattante pour la chair de sa chair jusqu’à son dernier souffle ici bas. J’ai vu cette vieille louve dans les gestes de ta mère quand elle a commencé à vider tes armoires de cuisine en prenant bien soin de tout laver et tout emballer pour que rien ne se brise. Va savoir pourquoi, mais j’ai pensé à cette scène de la Passion quand Marie lave le corps de son fils avant de le recouvrir d’un linceul.  Dans le fond, c’est une scène qui se répète depuis 2000 ans, chaque fois qu’une mère voit son enfant quitter cette terre avant elle. 
Vas-pas me faire dire que je te compare à l’Autre. Loin de là, même si par moment,  tu pouvais facilement donner ton dernier $10 à un clochard du hasard. Ce n’est pas ça que je voulais dire. Mais simplement que j’admire cette force dans l’amour maternelle. Inébranlable. 
Tu lui a fait beaucoup de mal Mario. 

Avec Éric, on s’est mis sur les morceaux plus lourds. Ton sofa, ton futon, ton meuble de musique, ta commode et puis tes deux haut-parleurs de ta chaîne stéréo. Putain mais Mario!!! Ça pèse une tonne ces trucs-là! Sérieux, c’est plus lourd que ma voiture. Le seul trésor que t’avais... cette chaîne stéréo à $20,000.00. Puis ensuite les chaises, la table et finalement toutes les gogosses un peu éparses qu’on a rassemblées pour faire le tri. Je me suis permis de garder un de tes livres qui restaient encore. Ton frère avait ramené les autres chez lui la fois précédente. J’ai gardé dans le tas le roman de Gil Courtemanche : Le monde, le lézard et moi. Ton frère l’avait lu et me l’a offert. C’est ok pour toi? De toute manière, tu serais bien mal venu de refuser. 

Pendant qu’on déménageait tes meubles, on a croisé deux ou trois locataires de la bâtisse. Ils savaient sans doute ce qu’il t’était arrivé parce qu’ils faisaient tous de drôles de gueules un peu mal à l’aise. Ils baissaient les yeux quand on les regardait. La mort provoque souvent ce genre de petit malaise. 

Le tout n’a pas dû prendre plus d’une heure. Il était temps qu’on parte parce que ça devenait pénible. Je ne t’aurais jamais vu dans ce putain de logement de la mort. Quand j’ai aménagé tes meubles, tu venais de te casser la gueule et tu allais passer le reste de la journée à l’hôpital. 138 jours plus tard, en ressortant les mêmes meubles... 

On a été porter tout ça chez ta soeur qui nous attendait. Une belle maison avec un garage et un joli sous-sol. J’ai vu le piano de la famille, celui qui date de 1882. Une belle pièce. Ta soeur nous a dit que tu en jouais très bien. Ta mère a rajouté que tu jouais aussi de la guitare, du violon et même du violoncelle. Petit cachotier! Tu ne m’avais jamais dit ça. 
Elle est très sympa ta soeur. Elle a la même maladie que toi, mais dans un état pire que le tien. Elle ne peut plus manger et pour le reste de sa vie, elle doit s’alimenter avec des machins liquides. On m’a expliqué, mais je n’ai pas trop bien compris. Pourtant, qu’est-ce qu’elle est rayonnante en comparaison à toi. Elle m’a dit que c’était parce que tu n’avais jamais accepté cette maladie, contrairement à elle. Elle continue à faire de la bouffe, mais pour les autres. Elle m’a expliqué qu’une maison qui ne sent pas la bouffe, c’est une maison triste. Alors elle popote et donne tout ce qu’elle fait à ta mère, à ton frère et je la soupçonne même d’en faire pour les pauvres. 

Après avoir terminé le voyage de meuble, elle nous a offert du café et des gâteaux qu’elle avait faits. J’ai accepté le café, mais pas le gâteau. Je n’avais vraiment pas faim. Un peu par ta faute d’ailleurs. On a beaucoup parlé de toi. Je les sentais tristes, mais en même temps, comment dire? Un peu soulagé tout de même. Ces trois dernières années, tu les as terriblement tourmentés avec tes précédentes tentatives de suicide, avec tes délires, avec tes cures, avec tes dettes, avec tes crises de larmes. Ça n’a pas été facile pour eux, mais ils ne t’en veulent pas. Même qu’ils commencent à accepter l’idée de ta décision. C’est ta soeur qui a le mieux résumé en disant que dans le fond, tu souffrais d’un cancer de l’âme. 

Ta mère nous a montré tes dessins. Petit enfoiré de merde, tu m’avais encore caché ça! Putain mais t’avais une méchante patte! Et moi qui dessine, je sais reconnaître un bon dessinateur d’un tâcheron maladroit. Oui je sais, tu m’avais dit que tu dessinais, mais tu ne m’avais jamais montré. Fuck le gros, je suis tombé sur le cul en voyant tes deux dessins encadrés dans le petit salon de ta soeur. Dessin à la mine de plomb, un portrait de ta soeur et un autre qui représente un grand saule pleureur. J’en avais les larmes aux yeux. J’ai pris des photos pour les montrer à mes 300,000 lecteurs. Ça ne te dérange pas? De toute manière, t’es mort, dude

Ok, j’arrête ici. Je ne vais pas écrire sur toi jusqu’à la fin des temps. Il existe d’autres sujets plus réjouissants que ta mort, tu en conviendras. Mais je suis en train de terminer un long, très long texte dont tu es le héros. J’y raconte un peu notre rencontre et notre drôle d’amitié pendant ces trois dernières années. Ça m’aide à faire passer le deuil, vieux con. Samedi prochain, j’irai au salon pour te saluer une dernière fois. Et après ça, hop! Terminé. Je passe à autre chose. Dans le fond, quand j’y repense, tu m’as aidé d’une certaine manière. C’est vrai quoi. J’ai passé un automne de cul avec son lot incessant de mauvaises nouvelles. Ta mort idiote est venue mettre la cerise pourrie sur le gâteau empoissonné. J’en ai marre de la mort et de la maladie. J’en ai marre de voir des gens que j’aime pleurer autour de moi. Alors j’inclus ta mort dans le tas et je prends tout ça comme un seul et même message. 
Celui-ci : Vivre!!!!



Enfoiré


Demain, je vais aller chez toi. Avec Éric, on ira vider ton maudit logement que tu n’aurais jamais dû louer. 
On te l’avait dit mille fois de ne pas aller là, que tu n’étais pas en état de gérer un loyer puisque tu n’étais même plus en état de gérer ta personne. Tu te disais fort, mais quand je te demandais la date du jour, tu te plantais. Devant les ambulanciers du 911, t’avais même hésité sur l’année quand ils te l’avaient demandé. 
On t’avait trouvé une place au Portage. Un truc génial parfait pour toi. Désintox + aide psychologique. C’est ça que t’avais besoin. 
Mais t’as pas voulu et dans cette drôle de société, ça prend le consentement du délirant pour garder celui-ci dans un centre comme le Portage. Je me demande où est là logique là-dedans. On ne peut pas garder en centre d’aide psychologique un mec suicidaire sans le consentement de celui-ci. Allôôôô!! T’étais pas en état de décider, fuck, ils auraient dû te prendre de force et fuck off les droits et libertés de l’individu. T’avais déjà plus de liberté, ton esprit était une prison de folie dépressive. Trois tentatives de suicide en trois ans, ce n’était pas assez pour les convaincre de te garder malgré ton refus?  
Tu connaissais bien tes droits, enfoiré. T’as joué là-dessus. Tu disais exactement ce qu’il fallait pour qu’on ne te garde pas. Même à Notre-Dame, après le premier 911 que j’ai fait, quand j’ai trouvé ton cocktail mortel caché dans ton armoire, tu les a bien roulé. Tu m’avais même appelé le soir après être sorti pour te moquer de moi. 
Enfoiré. 
Oui, je dis bien enfoiré. Ici, dans la relative intimité de ce blogue de merde, je te parle comme si tu étais encore devant moi. 
À la fin de ta vie, quand tu délirais, t’étais plus qu’un ostie d’enfoiré. Oui bien sûr, ce n’était plus toi. C’était quelqu’un d’autre et c’est ça qui me faisait si mal. J’arrivais pas à trouver le Mario dans cette carcasse en sursis que j’avais devant moi. Mes mots rebondissaient contre l’armure de ta folie. T’étais devenu cette chose qui pleurait et riait dans la même minute. Tu puais grave la crasse, la sueur et le fond de tonneau. Tes cheveux comme des mottons de laine, tes cicatrices sur tout le corps parce que tu tombais la nuit, quand t’étais trop pété. Même Philémon, ton chat adoré, ne te reconnaissait plus. Il avait peur de cette bête qui avait pris ta place dans ton corps. T’étais même plus une épave. Une épave, ça flotte. Toi, t’étais déjà calé profond dans les abysses des âmes perdues. Je ne sais même pas ce que ça veut dire, mais tu disais que j’écrivais bien. Alors j’en crème un peu pour ta pomme, enfoiré. Parce que demain, je vais mettre les pieds dans ton logement sordide. C’est là que je t’ai vu pour la dernière fois. Non, ce n’est pas vrai. T’étais même pas là quand j’ai rentré tes meubles. T’étais encore dans ton ancien logement. Pendant ton déménagement de merde, t’avais déboulé les marches parce que t’étais trop saoul. Tu t’étais pété les deux poignets. Cassés les poignets! Et puis avec ça une commotion cérébrale. T’avais le front qui pissait le sang. Ouais, c’est ça la dernière image que j’ai de toi. Assis dans ton petit sofa, pissant le sang, geignant parce que tes poignets te faisaient mal, des kleenex dans le visage pour essayer d’arrêter le sang, incapable de lever le moindre objet à cause de tes poignets cassés, puant l’alcool de toute une nuit de beuverie, des cernes aux yeux qui te faisaient comme des valises, ta barbe des derniers jours, tes godasses détachées, du sang sur ton pull, tes bouteilles de bière cheapo un peu partout, c’est comme ça que t’étais la dernière fois que je j’ai vu. Éric ventait de quitter parce qu’il avait un rendez-vous chez le doc. Dom avait pris sa place. Tous les deux étaient en vacances, mais s’étaient déplacés pour toi. En remerciant Dom d’être venu, il m’avait dit «Le gros, un syndicat c’est comme dans l’armée. On laisse jamais un collègue en arrière. On va le chercher». 
Tu l’aimais beaucoup Dom. Moi aussi je l’adore. Une force brute , mais le coeur sur la main. Il t’avait fait rire en te disant «Hey le gros, tu viens de dire que ça fait 8 ans que t’as pas touché à une femme. Pis là, tu viens de te casser les deux poignets. T’es vraiment dans la merde mon vieux» 
Il t’avait fait rire encore quand, pissant le sang, tu lui avais dit que ton prochain appartement était très petit. Il t’avait dit «Hey le gros, plus petit que ça on appel ça une boîte postale» 
Il ne te prenait pas en pitié celui-là. Pas comme moi. Pas comme Éric. Il te bousculait, mais tu l’aimais pour ça. 
Je t’ai bousculé moi aussi. Mais ce n’était pas la même chose. Quand je le faisais, tu te mettais à chialer. À la fin, je n’étais plus capable de supporter ta faiblesse. Enfin, la faiblesse de cette chose qui avait pris ta place. 
Mais je t’ai secoué solide, avoue-le. Même que ton suicide, si ça se trouve, c’est un peu à cause de moi. 
J’ai coupé les ponts après ce déménagement en catastrophe. Je t’avais dit que dorénavant, je t’aiderais dans la même proportion d’aide que tu t’accorderais. La dernière fois qu’on s’est parlé, c’était le jour où t’attendais à l’hôpital pour ton opération aux poignets. T’étais tellement perdu que tu me racontais ton accident du déménagement comme si je n’avais été là. C’est moi qui t’as pris par les épaules pour te relever après ta chute. Tu l’avais oublié. Tu ne te souvenais même plus que j’étais là. Je t’ai dit de ne plus me rappeler, à moins que tu n’acceptes de demander de l’aide nécessaire pour ton cas. On ne s’est plus jamais reparlé par la suite. T’es mort maintenant. 

Demain, je vais mettre les pieds dans ton appartement de merde. Je dois t’avouer que j’ai peur un peu. 
Peur de ma réaction. 
Peur de me mettre à chialer. 

T’as pas laissé de lettre avant de te tuer. Preuve selon moi que tu n’avais pas prémédité ça le matin même. Non, selon moi et comme je te connais, tu t’es saoulé la gueule en mélangeant tout ça avec tes osties d’antidépresseurs et c’est là que t’as eu l’idée. Comme toutes les autres fois où tu t’es raté, ça s’est fait alors que t’étais complètement pété. Sobre, t’aurais jamais eu le courage. 
Je te connais. 
Et je te connais tellement que si vraiment tu l’avais fait sobre, ben mon vieux, t’aurais pris la peine d’écrire des lettres pour tout le monde. 
Dramatique, tu l’étais jusqu’au bout des ongles. Si t’avais été sobre, tu y aurais pensé à ces lettres. Ne serait-ce que pour me faire sentir coupable de t’avoir abandonné. 

Le hasard est une chose incroyable. Deux jours avant ta mort, à une réunion des AA, j’ai appris que t’avais parlé d’Éric et de moi en termes élogieux. Un type qui a fait la même désintox que la tienne et qui jouait au Hockey avec nous les dimanches soirs l’a dit à Éric. J’aime à penser que loin d’avoir provoqué ton suicide, j’ai contribué à te donner trois ans de vie supplémentaire. 
Ça m’aide à me dire j’ai peut-être été utile à quelque chose. 
Dans ces trois années-là, je t’ai fait rire à quelques occasions. Ce n’est pas rien ça. T’es venu chez moi, j’ai été chez toi, t’as vu ma voisine aux tomates que tu trouvais belle. Tu tombais toujours amoureux des filles que tu croisais. Moi aussi remarque, mais je sais comment me contrôler. Pas toi. J’ai été voir un show de musique contemporaine avec toi, je t’ai montré comment te démerder avec Facebook, comment tenir un blogue, ces machins. 

Tu es mort Mario. Tu as  monté sur le toit de ton building avec ton chat dans tes bras. Philémon qui ne te reconnaissait même plus. Un mec passait en bas, sur le trottoir. Il t’as vu sur le rebord de la corniche. Tu tenais ton chat dans tes bras. Tu le caressais. Le mec t’as dit «Ça va?» Tu lui a simplement répondu «Bonjour!» en lui envoyant la main. C’est ça qui est écrit dans le rapport de la police. Le mec a poursuivi son chemin. Il a entendu un bruit sec derrière lui. Il s’est retourné, c’était toi qui venais de te lancer dans le vide. T’étais une flaque sur le trottoir. Avec Philémon dans tes bras. Toi à l’hôpital, Philémon chez le vétérinaire. Philémon s’en est sorti. Pas toi. T’es mort après trois heures de souffrance. 

Demain matin, je vais vider ton logement. Je dois le faire. Je veux le faire. Comme un dernier geste avant qu’on ne t’enterre pour de bon. Il n’y aura pas de cercueil. Mais qu’une urne de merde avec ta cendre de merde dedans. Ça, c’est pour samedi. Mais demain, j’irai crissé tes meubles dans un petit camion pour aller les déposer dans le sous-sol de ta soeur. 

Enfoiré. Je t’aimais bien. 

vendredi 14 décembre 2012

Mario


Tu l’as fait finalement. 
T’as mis fin à tes jours, petit con. 
Ton frère a appelé le Che ce matin pour lui annoncer. 
C’est à moi qu’il voulait parler. 
Il ne savait pas que lors de tes trois dernières tentatives de suicide, je remplaçais le Che. 
J’avais son téléphone à cette époque. 
Je lui avais donné le numéro. 
Il croyait qu’en le composant ce matin, c’est à moi qu’il parlerait. 
J’étais ton délégué. 
J’étais ton ami.
Je te visitais à l’hôpital. 
Je voyais ton frère qui ne comprenait pas pourquoi notre syndicat était si préoccupé  par ton cas. 
Mon ami. 

Je t’apportais Le Devoir chaque matin dans ta chambre d’hôpital. 
Le Che m’a tout de suite appelé. 
Par respect. 
Il était 9h quand j’ai appris ta mort. 
Parce que ce fut la nouvelle de ce matin mon ami. 
T’es mort, petit con. 
Je n’étais pas surpris petit con. Je savais que tes jours étaient comptés. Mais sous le choc, ça oui, je l’étais. 

Paraît que tu t’es lancé du toit de ton logement pour aller t’écraser sur le trottoir de la rue de l’Hôtel de Ville. 
Un passant t’a vu tomber. 

J’ai parlé à ton frère ce soir. 
Il m’a tout raconté. 
Il pleurait au téléphone. 
J’ai pleuré avec lui. 
Pas pour toi, salaud, mais pour ton frère! 
Pour ta mère de 84 ans!
Pour ta soeur. 
Pour tes survivants que tu laisses en enfer. 
T’es content de toi, petit con?
Tu ris en ce moment?
Vapeur de merde. 
Entité de rien. 

Ce trou à rat où nous avions été te déménager cet été. 
Cette fuite que tu t’étais donnée, comme un sursis, alors que t’étais déjà mort dans ta tête.
Ce n’est pas un logement t’avait dit le Che, c’est un tombeau.
T’aurais dû l’écouter. 
T’aurais dû m’écouter. 
T’aurais dû nous écouter. 
Tu fuyais. 
Tu fuyais. 
Tu fuyais mon ami. 
On a tout fait pour ne pas que tu loues ce tombeau. On t’avait trouvé une place dans ce centre de désintox. T’as pas voulu. Tu te disais assez fort. 
Tu m’as fait chier pendant toute une semaine. 
Tu m’avais même dit qu’un jour, tu te suiciderais et que ce serait de ma faute. 
Tu viens de le faire, petit salaud. 
Enfoiré. 
Enculé. 

Et moi je reste là, vivant, avec tes mots accusateurs dans ma tête. 
T’es con. T’es con. T’es con. 
T’étais un homme bon devenu un chien fini sur la déprime. 
Je t’aimais pauvre con. 
Enculé. 
Je fais quoi là? 
J’écris ta merde que tu laisses derrière toi.

Mario, espèce de con! Qu’est-ce que tu viens de faire là? 
Il faisait pourtant soleil aujourd’hui. 

mercredi 12 décembre 2012

La boîte à souvenris (5)


L’Halloween venait d’avoir lieu quelques jours plus tôt. Ma mère avait acheté à l’un de nous  un masque qui représentait un crâne de squelette. (J’en profite pour préciser au passage que nous étions quatre garçons... rendons donc hommage ici à ma mère si vous le voulez bien. Une fratrie comme celle-là, en cette époque farouche de bouleversements sociaux et culturels, fallait avoir une sérieuse force de caractère pour résister à la tentation d’en étrangler un ou deux au hasard. Je ne dis pas qu’elle n’a pas essayé à un moment ou un autre, mais je peux affirmer qu’elle n’a jamais été jusqu’au bout, même si le juge qui l’aurait reçue à la barre des accusées lui aurait donné l’absolution pour cause de légitime défense. Gloire à elle donc... surtout que je sais très bien qu’elle vient lire ces machins en cachette. Coquine va!) Ce masque avait ceci de particulier que lorsque tu le plaçais quelques secondes à l’exposition de la lumière, la chose, phosphorescente, brillait dans l’obscurité comme une petite étoile qui serait tombée du ciel. Un truc de malade qui foutait grave la trouille si tu t’en servais bien comme il faut. Et justement, un jour, j’ai usé du plein potentiel de ce masque. 

Faut que j’explique. 
Nous sommes quatre je disais. Dans l’ordre de naissance, je suis le troisième. Et dans cette même logique territoriale des naissances, il allait de soit que le premier réservait ses pires vacheries au second, qui lui les transférait au troisième et que le troisième les refilait ensuite au quatrième. (Shit rolling down the hill, comme disent les anlgos) Le quatrième devait ensuite gérer le patrimoine des baffes et des coups de cochon fraternels en espérant que la portion parentale lui ponde pour le Noël suivant une cinquième entité de défoulement 100% masculine. Hélas, l’usine fut fermée après ce quartet mâle et le quatrième du cheptel fut bien obligé, en désespoir de cause, de transmettre toutes ses connaissances à des étrangers de son école. Mais ce soir là, j'ai voulu renverser l'ordre des choses. 
Immense erreur. 

Un soir donc, et allez savoir pourquoi, je suis seul à la maison. Mais voilà-t-y pas que je vois mon frère - le deuxième du groupe, donc celui juste au-dessus de moi en terme d’âge - arriver dans l’entrée de voiture avec sa mob. Il est accompagné par son pote qui l’attend dehors. De toute évidence, il vient juste pour récupérer un truc avant de repartir. Une légère pluie tombe. C’est ça! Il vient récupérer son K-Way. Il ne sait pas que je suis là. Du coup, ça fait «tilt!» dans ma tête. Je vais lui faire une bonne blague! Je prends le masque, je l’enfile et je vais me cacher dans son garde-robe, justement là où il range son K-Way. Je l’entends ouvrir la porte et se diriger dans sa chambre. J’ai le fou rire en m’imaginant la suite, mais je parviens à rester silencieux. Et puis je le répète, je ne suis pas censé être là. Il se croit tout seul dans la maison. Il s’amène dans sa chambre, ouvre la porte du garde-robe... 

La suite est un cauchemar. 

Parce que quand il a ouvert la porte, j’avais les mains devant moi comme pour l’étrangler et j’ai gueulé quelque chose comme «ouaaaaarrrrrragggggggggggahhhhhh!!!!» Je l’ai vu alors crier «AAAAAAAHHHHHHH....!» en manquant de souffle vers la fin avec son visage qui s’est décomposé comme ce n’est même pas possible qu’un visage humain puisse se décomposer de la sorte en ce bas monde. Et comme j’avançais vers lui, il reculait en hurlant avec des yeux qui tournaient dans le beurre tellement il avait la chienne. Il en est tombé sur le dos dans son lit qui était juste derrière lui. Sincèrement, je croyais qu’il allait péter d’une crise cardiaque et j’ai eu vraiment peur. J’ai alors retiré mon masque phosphorescent pour lui montrer que c’était juste moi qui lui faisait une bonne blague, mais allez savoir pourquoi, il s’est mis à me taper dessus de toutes ses forces sans aucun égard pour la finesse de mon humour et de cette bonne blague fraternelle. 

mardi 11 décembre 2012

La boîte à souvenirs (4)


L’autre souvenir se déroule dans la cuisine de notre ancien logement à Montréal. C’est le soir. Ou enfin, je sais qu’il fait noir à l’extérieur. Mon père et ma mère font la vaisselle. Je marche vers eux. Cette action semble les rendre particulièrement heureux. Je me souviens que mon père porte  un tablier blanc. C’est vers lui que je marche. Il se penche vers moi en souriant. Il est radieux. Il me dit quelque chose, mais je n’ai gardé aucun souvenir de ses mots. Je sais par contre qu’il est fier de moi et ça me convient parfaitement. Il prend mes mains dans les siennes et je reste surpris au contact des bulles de savon à vaisselle au bout de ses doigts. 
Et puis c’est tout. 
J’aime à me dire que ce souvenir-là date de mes premiers pas.

La boîte à souvenirs (3)


Le plus vieux souvenir que j’ai? 
J’en ai deux en fait. 

Le premier, sans doute le plus vieux des deux, n’est qu’un flash. Une miette de souvenir qui m’est resté. Je suis dans les bras d’une personne. Sans doute ma mère. J’ai la joue gauche collée contre quelque chose de très doux. C’est de la fourrure. Nous sommes à l’extérieur et il fait froid. Très froid. Donc, c’est l’hiver. Je suis positionné la tête vers le ciel. Le ciel est tout bleu. Impossible de dire si c’est le matin, ou l’après-midi... je n’ai pas encore cette faculté de découper le temps selon la lumière. Mais il me semble que c’est le matin. Celle qui me porte - ma mère donc - marche. Puis je vois des drapeaux flotter sur des mats. L’un d’eux me marque plus que les autres. C’est le seul dont je vais me souvenir. C’est celui de la croix rouge. 
Où étions-nous? 
Devant un hôpital sans doute. 
Quel âge pouvais-je avoir? 
Pas plus de deux sans. Et même encore... peut-être plus jeune que ça. 
Pourquoi cette image-là m’a tant marqué? 
Sans doute à cause du froid. J’imagine que cela a agi comme un déclencheur de sens.