samedi 29 novembre 2008

Melkisédech

Annonce trouvée sur le site Kijiji:

Voyance pure, Tarot, Parapsychologie,Interprétation de rêves Feng Shui, Magie blanche, Je canalisent pour vous les énergies de Melkisédech, Grand Prêtre dans les Très Hauts, Roi de la Justice et de la Paix, Gouverneur planétaire. Suite à une expérience de « Walk in’s » j'ai rapidement été en contact avec les énergies de Melkisédech qu’elle porte et assume d’une façon surprenante. Depuis 1973, elle canalise pour les humains et offre ainsi différents paliers de conscience qui sont nécessaires à notre épanouissement tant humain que spirituel ou Divin.
Si la médiumnité, la voyance, la vie après la mort, le Reiki, la psychothérapie, les 10 commandements, les 7 péchés capital, la canalisation d’Entité, le ressourcement spirituel, les voyages initiatiques, l’Amour universel, les lois Universalités, l’Ordre Divin, la guérison spirituelle, la respiration et la méditation vous intéressent, si comprendre ou vous reconnaître dans diverses expériences tels que la transmutation, la transmigration et le Walk in’s vous appellent alors vous trouverez réponse à toutes vos questions. À travers cette annonce. Vous trouverez certainement des thèmes qui depuis longtemps vous intéressent. Contactez-nous, avec plaisir nous canaliserons pour vous. En passant, une expérience de canalisation privée auprès de Melkisédech est une expérience inoubliable.
Demandez 5 questions vous recevez 5 bonnes reponses
donation 1.00 par question minimum 5 questions
argent comptant seulement billet de 5.00 plier en 4 dans une feuille completement blanche avec les 5 questions ecrit a la main plier en 3 le tout dans une envelope blanche avec adresse de l'expediteur

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Vous n'avez jamais remarqué que ces types de guignols portent toujours un prénom fucké qui fait "astral"? Vous ne verrez en effet jamais un médium se prénommer Robert, Lucie, Stéphanie ou Guillaume. Ça prend des prénoms cosmiques pour tripoter les chakras. Sinon ça ne marche pas. C'est bien connu. Un type qui placerait une annonce du genre : " Jérôme Bigras, Médium" n'attirerait pas beaucoup de naïfs. Pour parler dans le blanc des yeux avec les ¨Dieux et faire payer 60$ la session d'une heure, il faut s'appeler Melkisédech ou encore j'sais pas moi, Velavok Xela tiens. Mais pas Jérôme Bigras!
Ça ne fait pas sérieux!
Ici, l'arnaqueur à la poudre de perlin-pin-pin se nomme Melkisédech et se dit Grand Prêtre dans les Très Hauts, Roi de la Justice et de la Paix, Gouverneur planétaire. Rien de moins les amis. Barack Obama et Vladimir Poutine ne sont que de la merde à côté du Très Grand Voyant Médium Canalisateur Melkisédech (Dont l'annonce gratuite est placée sur un site minable de petites annonces classées, juste à côté de la rubrique des articles de pêche. Allllllôôôôôôô!!!! Ça ne vous allume pas une petite lumière les crétins qui répondent à cette annonce???)

D'abord, on devine le petit facho frustré en lui qui rêve de se monter une secte pour écraser psychologiquement les plus faibles. Juste les termes choisis trahissent une certaine envie de domination malsaine : Grand Prêtre, Roi, Gouverneur planétaire... en plein le genre de dangereux crétin qui mérite de demeurer le looser anonyme qu'il est. (Et du coup, ça me ramène l'image de ce délicieux personnage créé par Goscinny dans un album de Lucky Luke: L'empereur Smith.) En plein le genre de débile qui finirait par se croire un jour.
(Tiens à ce sujet, Jim Jones ça vous dit quelque chose? Moi je me souviens... j'avais 15 ans et j'ai encore froid dans le dos des images vues aux infos télé http://fr.wikipedia.org/wiki/Jim_Jones )

Dans cette annonce, j'aime bien le passage qui dit que Melkisédech canalise pour les humains depuis 1973.
Ah bon?
D'abord ça veut dire quoi "canaliser"???
Ensuite, il (ou elle, on ne sait plus trop... le texte est confus) canalisait pour qui avant 1973? Les belettes? Les framboisiers? Les harmonicas? Les nuages?
Aaahhh! Mais qu'est-ce que je suis bête! Melkisédech canalisait sûrement pour les anges ou quelque chose comme ça. Bon sang, mais c'est sûr! C'est tout de même curieux qu'il charge une piasse la question, payable cash dans une enveloppe pré affranchie.
Mais dans le fond, c'est possible, même les Gouverneurs Planétaire doivent boucler leur fin de mois. Pas évident comme boulot quand on y pense. Sauver la planète, éveiller les consciences, canaliser toutes ces entités qui n'arrêtent pas de répondre à l'annonce, gérer la vie après la mort, transmuter tout un tas de gens, guérir spirituellement des cancers généralisés... et puis tout ça sans oublier de payer le loyer et le savon à lessive. (Mais pas le papier cul. Pas besoin. Un Grand Prêtre des Très Hauts ne fait pas caca. C'est bien connu. Il canalise sa digestion.) Il ne reste pas beaucoup de temps pour avoir une vraie job. Normal qu'il demande quelques dollars pour ses consultations.

Je déconne mais c'est quand même grave. Le type lance en vrac une liste de services dont certains sont très sérieux. Service de psychothérapie et surtout la guérison spirituelle. Il y a des gens désespérés qui vont répondre à cette annonce avec les conséquences que l'on imagine.

Mon logement.

Samedi matin. J'entends la vieille voisine d'à côté qui parle et qui parle et qui parle. J'entends tout. Je crois qu'elle parle à une amie au téléphone. J'apprends que ce n'est pas elle qui s'occupera du Réveillon cette année. Elle semble soulagée. C'est à cause de "l'ouvrage que ça donne. Ça la fatigue ben raide."

Plus tôt, en me levant, je suis allé directement à la salle de bain. Au moment où j'allais pisser, j'entends le voisin d'en bas tousser. Il était lui aussi dans sa salle de bain et j'ai eu l'impression qu'il a toussé juste pour me faire sentir sa présence. C'est tellement mal isolé que j'avais l'impression qu'il était à côté de moi.

Ce logement n'est pas un logement. Ça en a le nom, mais ce n'en n'est pas un. C'est quelque chose d'autre.

La boîte où je travaillais.

La boîte où je travaillais avant vient de fermer ses portes cette semaine. Une vente.
Les employés l'ont appris le jour même lors d'un meeting. À la fin de cette petite réunion d'informations, ils n'avaient plus d'emplois.
Merci beaucoup, bonsoir, c'est terminé.

Après mon congédiement, mes anciens employeurs déversaient leur fiel sur mon dos, m'accusant de tous les noms d'oiseaux pour avoir été de l'équipe qui avait monté un syndicat. J'étais un traître, une merde finie, un galeux, un horrible et le syndicat était une chose immonde dont il fallait se débarrasser. J'ai lu ces mémos qu'ils donnaient aux employés. De la grande poésie.
Le monstre, c'était moi. L'enfer, c'était le syndicat. Eux, ils étaient des anges et le paradis se trouvait dans cette boîte.
J'étais cadre et un cadre n'a pas le droit de prendre la part des employés. La Commission des Relations de Travail leur a d'ailleurs donné raison sur ce point. Manque de loyauté envers l'entreprise qu'il fut écrit dans le jugement. Vouloir protéger son poste via un syndicat est perçu comme un manque de loyauté envers l'entreprise dans notre beau code du travail au Québec. C'est interdit. Nous vivons dans un pays démocratique mais semblerait-il que cette démocratie, quand elle attaque les fondements même de l'entreprise privée, c'est à dire leur privilège féodal, leur droit de vie ou de mort sur le salarié, n'est pas compatible.
Mon titre de cadre primait donc sur mon titre d'employé. En d'autres mots, les cadres d'une entreprise n'ont pas le droit à la moindre protection. Ainsi, une femme cadre qui refuserait de faire une pipe à son employeur pourrait donc se faire foutre à la porte pour manque de loyauté envers l'entreprise et la CRT n'aurait rien à redire. À moins bien sûr que la femme PROUVE qu'elle fut victime de harcèlement. Bonjour la longue bataille!
C'est beau l'entreprise privée au Québec.

On ne demandait pas grand chose pourtant, juste être payé convenablement. Moi, ça allait parce que j'étais directeur de projet et que je touchais un salaire presque convenable, mais les autres, ceux qui étaient dans la centrale téléphonique, ils avaient des salaires de merde. Le plafond salariale était de 10$ de l'heure, peu importe le nombre d'années de service.
Notre boîte était tout de même syndiquée. Mais ils ont utilisé tous les moyens pour retarder le plus possible la première convention collective, sachant que le milieu des sondages en était un où le roulement de personnel est vertigineux. Ils y sont parvenus après trois longues années à faire toutes sortes de promesses et toutes sortes de bassesses aux employés. Trois ans, c'est tout de même incroyable que cet embryon de syndicat toujours impuissant parce que toujours contesté à la CRT ait pu survivre quand on connaît le milieu et quand on sait que plus de 95% des signataires du début n'étaient plus là.

Les employés qui organisèrent la mort du syndicat l'an dernier s'étaient laissés berner par les promesses de l'employeur. J'avais lancé quelques coups de téléphone pour tenter de réanimer le corps encore chaud auprès des quelques anciens qui y travaillaient encore mais c'était peine perdue. On accusait le syndicat et on voulait donner une chance à l'employeur. En gros, on m'avait dit que cette histoire de syndicat avait été une erreur et qu'elle était la source de tous les problèmes. Des jours meilleurs allaient maintenant arriver puisqu'on était parvenu à s'attendre avec les patrons sans passer par le syndicat.

Moins d'un an plus tard, et parce que le bail arrivait à terme, ces mêmes patrons viennent de fermer la boîte en transférant les contrats à une entreprise avec laquelle ils feront désormais affaire au Québec. Pourtant, il n'y avait plus de syndicat. Pourtant, tous les éléments indésirables avaient été lynchés. Pourtant, les employés avaient fait confiance aux patrons.

J'aimerais bien maintenant reparler à ces mêmes personnes. Savoir ce qu'ils pensent maintenant des promesses des patrons.

vendredi 28 novembre 2008

Une femme à Berlin

http://www.cinempire.com/index.php/bande-annonce-de-anonyma-eine-frau-in-berlin-woman-in-berlin-270808.html

http://fr.wikipedia.org/wiki/Une_femme_%C3%A0_Berlin

J'ai lu Une femme à Berlin. L'histoire est simple. C'est un journal resté volontairement anonyme jusqu'à la mort de son auteure (1) et tenu par une femme qui va vivre (survivre serait le mot juste) le moment où la ville tombe aux mains des Russes. Ce qu'elle verra (et subira) jour après jour dans une ville littéralement livrée aux vainqueurs, elle le crache (le mot est faible) dans son journal intime.

Voici la ville représentant le symbole de la domination de l'armée nazie. Voici l'armée nazie qui s'effondre. Voici la ville sans défense et ravagée après les averses de bombes. Voici la ville habitée que par des civils sans défense. Beaucoup de femmes surtout. Et voici l'armée russe vainqueur de l'armée nazie qui entre à Berlin. Des milliers d'hommes en guerre qui vont prendre possession d'une ville où les femmes sont livrées à elles-mêmes. Des femmes qui deviennent ni plus ni moins que des objets à prendre. Du butin de guerre, rien de plus.
Devrais-je en dire plus?
Tout simplement bouleversant du début à la fin, immensément dérangeant. Un avant-goût de ce que peut donner une société qui s'effondre et où les lois n'existent plus. Juste pour se donner une petite idée de l'ambiance dans lequel nous plonge ce journal, on estime à environ 100 000 le nombre de Berlinoises qui se sont faites violer par les soldats de l'armée rouge pendant cette courte période. Pourtant, il faut bien vivre et survivre et certaines de ces femmes montreront un courage hallucinant.

Pas exactement le genre de livre qui remonte l'image du mâle si vous voulez mon avis. Et c'est justement une raison qui m'amène à dire que ce bouquin devrait être lu par tous les mecs de la terre.
Je viens de voir qu'ils en ont fait un film. J'espère qu'ils ne bousilleront pas l'esprit du journal. La narration, quand on sait que c'est rédigé jour après jour, est tout simplement ahurissante de froideur et d'humour noir. L'on comprend que cette plume qu'elle utilise lui sert tout autant de bouclier que d'arme. C'est avec ce journal qu'elle parvient à garder un certain équilibre et à ne pas sombrer.
Je vous jure que ce livre vaut le détour.

1- Décédée en 2001, elle s'appelait Marta Hillers et elle était journaliste. Je n'ai pas trouvé de photo d'elle sur le web.. si jamais quelqu'un en trouve une, prière de m'en informer. Je veux voir le visage de cette incomparable femme, de cette vive intelligence.

Hochelaga-Maisonneuve blues encore et encore.

Il est près de 1h30 du matin et j'écris un petit texte pour mon blogue. J'entends des hurlements dans la rue. Au début, je crois qu'il s'agit d'un chien qui hurle de douleur. J'ouvre la porte de ma chambre qui donne sur le balcon, je regarde dans la rue, je ne vois rien et je n'entends plus rien. Je referme la porte et je reviens à mon texte. Une odeur de pieds me monte au nez. Ce sont les miens.
Mais quelques minutes plus tard, ça repart de plus belle. Et cette fois, je sais que ce n'est pas un chien. C'est une femme qui hurle comme je n'ai jamais entendu aucun être humain hurler ainsi avant. Même dans les films. Je me précipite sur le balcon et je suis prêt à descendre dans la rue pour aller porter secours. Il y a une femme qui se fait agresser que je me dit, c'est certain.
Le balcon est mouillée parce que la neige qui tombe se transforme en eau. Je ne suis qu'en chaussettes mais bon, ce n'est pas grave. Pour sauver une femme en danger, je n'hésiterai pas à y aller avec ou sans souliers. Mais quand même, c'est drôlement froid.
C'est effectivement une femme qui hurle. L'une des putes du coin. Elle est seule et elle hurle. Je vois sa silhouette se découper dans la pénombre glaciale de la nuit par la réverbération des lumières de la rue Ontario. Elle est seule et elle hurle. Elle tourne sur elle-même, s'accroupit, tape le trottoir de ses deux mains, se relève, fait encore deux ou trois tours sur elle-même, tape du pied, frappe le vide avec ses deux poings, et elle hurle. Elle hurle à là mort et elle semble complètement possédée. Elle fait trois pas vers la gauche, puis trois pas vers la droite, revient à son point de départ, tape de ses deux poings contre le mur de briques sur lequel elles ont l'habitude de s'appuyer, hurle, hurle et hurle encore.
Je ne vois personne d'autre qu'elle sur le trottoir.
Puis une voiture arrive et s'immobilise près d'elle. Un type qui conduit cette voiture a vu la même chose que moi. C'est à dire une pauvre femme complètement défoncée et à deux doigts de l'internement. Pourtant, il arrête sa voiture, baisse la vitre du côté passager et je le vois qui interpelle la femme. Celle-ci se calme un peu, cesse de crier, tourne encore sur elle même comme un chien qui court après sa queue et s'allume une cigarette. Elle prend une longue bouffée avant de recracher la fumée dans le ciel en laissant tomber sa tête vers l'arrière et une fois cette chose faite, une fois le calme revenue, elle se dirige vers la voiture. Une brève discussion entre elle et le chauffeur s'en suit. Elle prend une autre bouffée de sa cigarette, jette ensuite le mégot par terre en l'écrasant de son pied comme on le fait pour un insecte nuisible et monte dans la voiture. Celle-ci repart et puis c'est tout.
Je viens de voir tout ça devant mes yeux. Je suis sur la balcon et il est 1h30 du matin et c'est le 28 novembre. J'ai les pieds mouillés et si je reste plus longtemps comme ça, je suis bon pour la grippe.
Je rentre, je change mes chaussettes. L'odeur de pieds disparaît du même coup.

Tant qu'il existera, par le fait des lois et des moeurs, un damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que, dans certaines régions, l'asphyxie sociale sera possible; en d'autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

Victor Hugo
Hauteville-House,
1er Janvier 1862
Préface du roman Les Misérables.

jeudi 27 novembre 2008

Record.

J'ai déjà 42 messages pour le mois de novembre. J'ai battu mon précédent record pour un mois. Si je veux, j'écris n'importe quoi et j'en suis en 43. Mais je ne le ferai pas.

La prof de science po.

L'endroit est un café sympa sur Beaubien. Le soir des matchs, ils descendent l'écran de toile blanche accroché au mur et projette la partie pour le plus grand plaisir des clients. C'est la place que je préfère pour regarder les parties parce que je soupçonne toutes les serveuses (pour la plupart toutes jolies, ce qui ne gâche rien, et surtout pas mon expresso allongé) de voter plutôt à gauche. En ces temps de troubles où la droite semble s'être donnée le mot pour nous gâcher les 30 prochaines années, ça fait du bien.
Ce soir, nous étions 8 amis à s'y être donnés rendez-vous. C'était sympa, d'autant plus que nous avons battu (et j'assume le "Nous") les puissants Red Wings de Détroit (Des méchants) dans ce qui fut une très belle partie de hockey. Je sais que cela ne règlera pas l'épineux problème des trous noirs qui se promènent dans le cosmos en absorbant des galaxies complètes, mais après une journée grise de novembre passée sur terre, ça fait toujours du bien.

J'aime bien cet endroit parce qu'il est hors normes. D'abord, c'est à la fois un café et une buanderie et c'est toujours surréaliste de voir des gens passer avec leur grosse poche de linge sale entre les tables pendant une attaque à cinq où Kovalev tente de se créer une ouverture. Ensuite, et pendant que tu regardes les parties, tu peux voir ici et là des étudiants qui travaillent sur leurs travaux avec laptop ouvert et bol de café au lait. Et puis comme ce soir, il y a aussi de profs qui viennent corriger les travaux des élèves. (Mais j'ai soudainement la terrible impression de me répéter... que j'ai déjà écris quelque chose sur ce café... je me trompe?) C'est un café qui ne se compare à aucun autre. Je ne dirai pas le nom de ce Café pour pas que les trois lecteurs de ce blogue viennent subitement envahir la place ou ne propage le mot. Ne comptez donc pas sur moi pour dévoiler ici le nom du Mousse Café qui est situé juste à l'est de la rue Iberville sur Beaubien. Même sous la torture, je ne dirai rien.

Je parlais des profs qui viennent parfois corriger les travaux d'élèves. Il y en avait une ce soir qui était juste à la table d'à côté de la mienne et qui a passé toute la soirée à corriger une montagne de compositions tout en regardant le match.
- Noooon?
- Si! Si!
La trentaine, cheveux noirs, de très jolis yeux, joli sourire. Du coin de l'oeil, j'ai vu qu'elle avait siroté dans la soirée un gros bol de café au lait, puis un Perrier puis plus tard, elle s'est tapé une pointe de gâteau qui me semblait être au caramel. Ou quelque chose comme ça. Je ne lui ai pas demandé. Mais j'ai vu à un moment donné qu'elle avait déposé dans son assiette sale le cadavre d'un stylo rouge qui venait de rendre l'âme après je ne sais combien de pages de correction. Le crayon, amorphe, reposait comme un poisson échoué à côté de sa fourchette et baignait dans le restant de coulis de caramel.
Pendant que mes amis parlaient entre eux, et profitant d'un moment stratégique, je me suis risqué à lui parler. Nous avons échangé quelques mots. Elle est prof en science po à l'université et ne déteste pas regarder les parties de hockey pendant qu'elle corrige les devoirs de ses étudiants. Et toute seule à sa table en plus!
Je résume pour ceux qui dorment au gaz ou qui ne croient pas aux miracles:
Une belle femme seule à une table de café, tout près d'un écran géant (collée dessus en fait) sur lequel on passe la partie de hockey parce qu'en même temps, elle ne veut rien rater du match. Et qui enseigne la science po!!!!

Je reprends encore parce que je sens qu'on ne comprend pas toute la symbolique de la chose!!!
UNE BELLE FEMME SEULE À SA TABLE, QUI ENSEIGNE SCIENCE PO ET QUI TRIPPE SUR LE HOCKEY!!!!
Il y a un mot pour ça en philosophie: La femme parfaite!

Comme j'ai 45 ans et que j'ai baigné dans la littérature féministe, je m'interdit de déranger une femme qui est seule à une table de café. De la même manière que je n'ai jamais abordé une femme seule dans un bar. J'ai peut-être raté des occasions en or, mais j'ai au moins la satisfaction d'avoir toujours considéré toutes les femmes vues seules à une table quelconque au même titre qu'un homme à une table quelconque. C'est à dire que j'ai toujours été capable de configurer mon cerveau pour me dire d'abord et avant tout que si elle seule à sa table, c'est parce qu'elle veut avoir la paix. Comme je disais, j'ai sans doute rater beaucoup de chances mais au moins, je n'ai jamais fait chier de ma vie celles qui étaient là vraiment parce qu'elles avaient envie d'être seule.
Mais comment montrer à la belle femme qui enseigne la science politique et qui aime le hockey qu'elle ne nous laisse pas indifférent? Bonne question.
J'ai résolu celle-ci en m'acquittant discrètement de sa facture et en lui payant tout ce qu'elle avait consommé dans la soirée sans le lui dire.
Pire que ça, j'ai quitté l'endroit avant elle, de sorte qu'elle n'allait apprendre que j'avais tout payé qu'une fois ma disparition complétée.
N'est-ce pas chevaleresque?
J'aime ces moments qui me font Cyrano.

LE BRET, faisant le geste de lancer un sac
Comment ! le sac d'écus ?...
CYRANO Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
LE BRET
Pour vivre tout un mois, alors ?...
CYRANO Rien ne me reste.
LE BRET Jeter ce sac, quelle sottise !
CYRANO Mais quel geste !...

Moi, si j'étais une femme, je tomberais immédiatement amoureuse d'un mec comme ça.
Quand j'ai été payer pour la prof, les serveuses se sont foutues de ma gueule sans trop de subtilité malgré le fait que depuis que je vais là, je leur ai versé l'équivalent de 300 loyers. J'ai même entendu quand elles chuchotaient entre elles des commentaires que je devinais impertinents. Mais ce n'est pas de leur faute. Les moins de 25 ans croient toujours que les gens qui ont plus de 40 ans sont des morts vivants.

Je sais qu'elle vient souvent dans ce café et je sais que tôt ou tard, nous allons nous recroiser. Elle voudra me remercier, ou en tout cas elle se sentira obligée d'engager une véritable conversation. Moi, je vais jouer les indifférents parce que c'est comme ça qu'il faut faire et que c'est comme ça que c'est écrit dans les manuels du parfait séducteur. Je vais me montrer au-dessus de tout ça, un brin nonchalant et à la fin, elle n'en pourra plus de mon indifférence et très certainement, elle me demandera en mariage.
J'en ai parlé à mes parents et ils sont d'accords. Cependant, je ne lui dirai rien, gardant ainsi le suspens jusqu'à la fin.