mardi 29 juillet 2014

La leçon



Israël tue.
Le Hamas tue aussi, mais moins.
Peut-on alors quantifier l’horreur par le nombre de cadavres ?
Des fois, on se dit que oui.
Selon l’ONU, 20% des morts en Palestine seraient des enfants.
T’as un enfant toi ?
Oui bon, je comprends. Tu te défends.
Mais des enfants !!
20% !
Tes dommages collatéraux, ils commencent à ressembler à un massacre.
Un génocide.
Tu comprends le mot j’imagine ? 
T’es pas Juifs toi ?
Le ghetto de Varsovie dans les années ’40, ça te dit quelque chose ?
Qu’est-ce qui est plus barbare ?
Le phosphore ou les chambres à gaz ?
Mais non je ne suis pas antisémite.
Humaniste je suis.
Y a des humais innocents sous tes bombes.
Des enfants.
20% de ta victoire avait moins de 10 ans.
T’es un champion.
T’as bien appris ta leçon.
Nazi va !  

vendredi 18 juillet 2014

Pendant les derniers jours

Pendant les derniers jours.
Pendant les derniers jours, il ne parlait presque plus. Chaque mot était un effort surhumain. D’ailleurs ce qui lui restait de vie était surhumain.
On ne dit pas « maigre » dans un cas de cancer en phase terminale. On dit « squelettique ». Si tu n’as jamais connu ça, tu ne peux même pas imaginer.
Même pas.
Allongé dans ce lit prêté par l’hôpital, il vivait encore.
Encore.
Encore.
Encore.
Encore.
Et encore.
Parfois, souhaiter la mort de quelqu’un, c’est faire preuve de pitié.

Pendant les derniers jours, sur le balcon de son chalet, il pleuvait à torrent.
La rivière débordait par ce ciel déversé sur la terre.
Un mur d’eau éphémère me tenait compagnie.
J’ai crié de toutes mes forces en pleurant « Grand papa, aide-le ! »

Pendant les derniers jours, ma main caressait sa tête renversée.
Mes larmes humectaient sa peau asséchée.
Des mots d’amour chuchotés drapaient nos derniers rapprochements.
Il grimaçait de ne pas pouvoir me répondre.
Mais la faiblesse de son corps ne parvenait pas à effacer l’essence de son âme.
Comme à un enfant effrayé qu’on veut réconforter, je luis disais « chhhhhh, ne parle pas papa. T’as pas besoin, t’as pas besoin. Je te comprends. »
Je lui ai embrassé au moins mille fois le front.
Ça l’apaisait dans sa prison.
Pendant les deniers jours, mon papa était comme un petit oiseau blessé au creux de ma main.

Pendant les derniers jours.
Pendant les derniers jours, j’ai été le papa de mon papa.
Sa petite main dans la mienne.
Mes baisers sur son front.
Mes caresses sur sa tête.

On savait que tu ne passerais pas la nuit.
Ton corps refroidi à 5h du matin, ce n’était déjà plus toi.
T’étais déjà ailleurs.

Dans l’invisible des choses.

mardi 8 juillet 2014

Un été

Été 1973.
Cet album est sans doute numéro 1 au palmarès et joue en permanence depuis des jours sur la table tournante de mon ainé de frère, celui par qui la découverte musicale arrive toujours. Paul McCartney frise le génie d’une plage à l’autre sur les deux faces de cet incomparable 33 tours. Probablement son meilleur album à vie sans ses légendaires copains de Liverpool. Chaque pièce s’imbrique avec la précédente comme autant de pièces d'un puzzle.



Dès que j’entends cette chanson, la magie des souvenirs me ramène immanquablement à l’été de mes dix ans. Dès les premières notes de guitare, ça vient me chercher et c’est parfois si fort que j’en arrive même à sentir l’odeur de cet été merveilleux vécu dans une banlieue plantée près d’un fleuve qui se cache trop souvent. Ça sent bon la pelouse fraichement coupée et le soleil du matin qui tape dans la cour arrière.
Quoi ? Kess tu dis toi ? Que le soleil du matin qui tape dans la cour arrière n’a pas d’odeur ? Si tu dis ça c’est que tu n’as jamais été un enfant. Y a des parfums dans tout quand t’as dix ans et que tu es heureux. Même dans les couleurs. T’as jamais remarqué que le bleu sent bon le cadeau de Noël et que le jaune sent bon les étoiles ?
Non ?
Mais t’es pas normal ou quoi ?

Été 1973 donc. Je ne sais pas pourquoi, mais nous gardons à la maison mes deux cousines et mon cousin pour quelques jours. Des jeux et des rires tout le temps. La normalité est bousculée par leur réjouissante présence. C’est fantastique.
Dans le sous-sol, du côté « non fini », y a la fournaise à l’huile tout au fond. La terrible fournaise à l’huile. Elle vit d’octobre à avril en faisant des bruits atroces quand elle se met en marche. On dirait qu’elle est toujours furieuse d’exister et qu’elle aimerait bien se payer l’un de nous pour souper. C’est qu’elle nous boufferait la salope si on n’y prenait pas garde. L’été, elle dort. Mais on la sent ne roupiller que d’un œil. L’autre nous guette. Si elle ne nous attrape pas, c’est qu’elle est trop alanguie par la chaleur de juillet. Mais elle nous guette ! J’en suis certain !
Le trip méga effrayant, c’est de jouer à la cachette de ce côté et de se trouver une planque après avoir fermé la lumière. Il fait noir comme chez le loup. On a la chienne et on en arrive même à avoir hâte de se faire repérer par celui ou celle qui, dans le jeu, est en chasse des autres. Mais c’est quand même chouette. Au fond de nous, on sait que c’est une réalité qui ne nous tuera pas. Nous avons 8, 10, 11 ou 12 ans. Nous sommes éternels.

T’es toujours éternel quand t’as 10 ans en 1973 et que ton grand frère vient de te faire connaître Band On The Run.

lundi 23 juin 2014

Le protocole

Des gens qui ne te connaissent pas qui viennent te serrer la main et t’offrant leurs sympathies. Au début, tu ne comprends pas trop et tu te demandes si le type devant toi ne s’est pas trompé de personne. Ça peut arriver avec l’émotion. Mais quand ça fait le 30e inconnu qui te redit la même chose, là, tu comprends que ça doit être le protocole.

Faut pas déconner avec le protocole.

Le protocole, il dit très clairement que le mec que tu ne connais pas mais qui vient t’offrir ses sympathies, il doit obligatoirement avoir une gueule de circonstance. C’est à dire dévastée et à deux doigts de se mettre une balle dans la tête tellement il semble affecté par la tristesse. T’es touché, c’est sûr, mais en même temps, tu te dis que c’est tout de même étrange de voir ce mec là que t’as jamais vu de ta vie être aussi tétanisé devant l’urne paternelle. Parce que justement, tu ne l’as jamais vu le mec, avec le paternel en question du temps où il avait un corps et pas encore de cendres.
C’est qui lui ?
C’est qui elle ?
Mais non, je ne râle pas. Je constate, c’est tout.

Le mec, on s’entend, il a le droit d’avoir la gueule qu’il veut et ce n’est pas ça la question. La vraie question est : kissé donc c’mec que je n’ai jamais vu avec mon père dans mes 51 ans de vie terrestre mais qui semble en ce moment si démoli qu’on dirait qu’il ne passera pas la nuit à force d’être dévasté ? Bizarre autant qu’étrange, mais c’est correct. C’est le protocole qui exige ça.

Faut pas déconner avec le protocole.

Autre point incontournable du protocole, c’est l’entrée en scène du curé en toute fin de journée. Toi t’es là depuis des heures, t’as serré des tas de mains d’inconnus, embrassé des tas de matantes, pris dans tes bras de vrais amis, reçu plein d’amour, entendu des tas d’histoires touchantes et tu commences un peu à gérer tout ça avec une certaine contenance. Avec les heures et la redondance des choses, tu es parvenu à atteindre un certain contrôle et tu en arrives même à te croire un peu chez toi dans cette vieille maison centenaire. Tu vas même jusqu’à faire visiter l’endroit à celui de tes potes qui vient d’arriver. T’as fini par te sentir à l’aise dans ce triste endroit. Plus qu’une heure et ce sera terminé. Finalement, ça c’est bien passé. Mais c’est là que ça chie. Boum ! Le curé saute dans la mêlée. Son rôle est plutôt symbolique, mais dans les circonstances et compte tenu du moment où il s’implique, il me fait penser à ces goons au hockey qui ne sont là que pour péter des gueules adverses et que le coach n’embarquent sur la glace qu’à la toute fin de la partie, quand l’équipe perd 5 à 0 et qu’ils ont pour seule mission celle un peu absurde «de préparer » le prochain match. C’est le protocole qui veut ça.

Faut pas déconner avec le protocole.

Il débarque avec ses gros sabots bénis d’entre tous les sabots et que tu le veuilles ou non, impose sa vision manichéenne des choses avec une assurance intransigeante. Il n’en a rien à crisser du fait que tu peux désormais très bien gérer la dernière heure de deuil en paix, avec ta famille et tes proches. Lui son rôle, c’est de droper les gants de la morale chrétienne pour « préparer » le prochain match, même si ça ne sert plus à rien. Chiant d’entre tous les chiants, vedette incontestée du deuil, représentant officiel du branding Jésus Christ Inc., il s’approprie sans ménagement de ta dernière heure de recueillement pour être certain qu’on ne le manquera et que son show sera écouté par tes proches soudainement devenus troupeau prisonnier par la force millénaire (deux fois) des choses. C’est le principe de la cage à homards. C’est aussi le protocole.

Le protocole mec, le protocole !

Dans ses regards, dans sa voix de stentor et dans le choix de ses mots, il s’emploie sans trop de subtilité à vouloir te faire passer – toi l’agnostique qui refuse de se signer – pour un dangereux criminel qui menace l’équilibre des choses ici-bas alors qu’au fond, tout au fond de la bassesse humaine, le manipulateur hypocrite des faibles d’esprit, c’est plutôt lui. T’as pas de sang sur les mains alors que lui, en terme de sang humain versé, il baigne historiquement dedans. Combien de femmes brûlées vives sur les bûchés de l’Inquisition ? Pas loin de six millions je crois. Combien de génocides ? Combien de massacres ? Combien de guerres ? Et l’on a pas à retourner loin en arrière. N’est-ce pas un pape qui a béni les troupes de Mussolini avant qu’elles n’aillent envahir l’Ethiopie ? N’est-ce pas le pape d’aujourd’hui, ce bon François Machin, qui s’est fait photographier avec le terrible SWAT de Sao Polo, casqué, ganté, plastronné de cuir noir, ces troupes de choc dont l’une des missions fut (et est encore au moment où j’écris ces mots) de « nettoyer » sans pitié les favelas de tout élément potentiellement opposé à la coupe du monde ? T’as vu le sang dans ces escaliers qui marquait le déplacement des cadavres ? Non ? T’as pas Internet ou quoi ? Et c’est un délégué de cette Église-là qui viendrait me dire à moi comment prier mon père ?

Mais le protocole mec, le protocole.

Je préfère de loin mon « vivre et laisser vivre » que son « crois ou meurs ! » avec son gros point d’exclamation menaçant à la fin. Et je ne parle même pas de pédophilie parce que ça serait trop facile. Mais je vais en parler quand même parce que ça me fait méga chier de voir un enculé ensoutané venir s’approprier de mon deuil à la toute fin du processus pour en gâcher toute sa laïque beauté. J’ai un goût amer dans la bouche d’avoir été instrumenté par un représentant officiel d’une organisation criminelle responsable du plus monstrueux réseau organisé de pédophilie. Je ne dis pas que ce type est un pédophile. Je dis simplement que son Église l’a été et que par son impardonnable mutisme qui perdure encore aujourd’hui, par son imperméabilité, par son réseau d’influence planétaire, elle aide encore des milliers de monstres à se soustraire de la justice.

Quoi ? Qu’est-ce que tu dis toi avec ta soutane de merde ? Que mon père était un homme bon ? Mais ferme-là pauvre con ! Je n’ai pas besoin de toi pour me le dire ! Et d’abord, qu’est-ce que t’en sais ? Tu ne le connaissais même pas ! T’as été payé $150 pour cracher 20 minutes d’idées creuses et de clichés. T’as même pas été foutu de te rappeler le nom de mon frère avec qui t’as parlé juste avant pour régler les derniers détails de ton petit show de merde. Tu te prends pour qui espèce de charlatan ? Pourquoi tu nous parlais comme si nous étions des demeurés un peu débiles ? Et d’abord, tu ne trouves pas qu’il faut un peu louche pour faire carrière dans ton domaine ? T’as été battu dans ta jeunesse ou quoi ? T’es un peu handicapé de la bite ? T’étranglais des petits chats ? C’est ça ? Mais va te faire foutre pauvre con ! Et arrête de parler de mon père comme ça, tu m’insultes ! Arrête de prononcer son prénom à toutes les deux minutes comme pour essayer de donner un peu de crédibilité à ton texte de merde que tu répètes depuis 20 ans de funérailles en funérailles, de Ginette en Gaston, de Pauline en Gérard, de Suzanne en Maurice. T’es qu’un branleur. Un menteur. Un hypocrite. Si t’es pas encore en chômage, c’est parce qu’il reste encore en vie des gens de cette dernière génération, celle dont vous avez manipulé les esprits sans pitié depuis leur prime jeunesse. Si on ne t’a pas encore pété la gueule, c’est par respect pour nos parents qui vivent encore et qui vous voient toujours comme du sacré, alors que vous n’êtes en fait qu’une bande de sacrés morons. Des fous furieux qui se croient investis d’une mission divine en carton pâte. Viens avec moi dans la ruelle que je te prêche les vertus d’une barre à clous bien placée sur ta clavicule d’enculé. Mais non ça ne fait pas mal. En tout cas, bien moins mal qu’une vie complète à se faire lessiver le cerveau. Tu ne penses pas ? Quoi ? Kess tu dis ? Le protocole ? Ben oui le protocole, tiens donc ! Il est là, sur la table, écrit en encre noire sur papier blanc. Bouge pas, je vais te le rouler gros comme un barreau de chaise. Je vais le recouvrir de plomb liquide et le laisser durcir. Ça va faire comme une grosse tige que je vais te foutre dans l’cul jusqu’aux oreilles en la roulant dans le sens des aiguilles. Mais non ça ne fait pas mal.

C’est juste le protocole.

Ou enfin, le proctocole.