vendredi 4 janvier 2013

Petit détail dans la grande histoire


Lors de son exile à Ste-Hélène, Napoléon essayait de tromper le temps et l’ennui par la rédaction de ses faits d’armes. En fait, selon le général Bertrand, il aurait commencé à rédiger des analyses de ses batailles alors qu’il était encore au sommet de sa gloire, mais il semblerait qu’on ait perdu la trace de ces rédactions. Celles de Ste-Hélène sont d’autant plus cruciales pour ceux qui aiment cette période de l’histoire, car elles constituent les seuls témoignages du personnage principal de cette incomparable épopée. Curieux que la plupart des historiens n’aient jamais cru bon de les prendre en considération dans leurs ouvrages. Étonnant aussi que la réédition présentée par Thierry Lentz en 2011 (Ed.Tallandier) fut la première depuis près de 100 ans. À croire que tous les Napoléonistes s’en foutaient. 

À Ste-Hélène et voulant que ses journées soient le plus occupées possible, Napoléon organisa son temps en séances de rédaction. Il dictait et ses compagnons d’exil écrivaient. Lire ces trois volumes de récits, c’est entendre la voix de Napoléon. 

Je suis en train de me taper le volume qui traite de l’Île d’Elbe et des Cent-Jours. En 1814, après sa première abdication, on lui offrit la principauté de l’Île d’Elbe d’où il s’échappera 9 mois plus tard pour reprendre le trône dans ce qui reste encore à ce jour le plus grand coup de poker politique de l’histoire. Le récit débute sur son départ vers son premier exil. Il est escorté par des commissaires étrangers et traverse la France pour aller s’embarquer à Fréjus. Rendu aux environs d’Avignon, puis d’Aix, on lui signale que les citoyens de ces villes sont plutôt favorables au retour des Bourbons et qu’on y entend même des rumeurs d’attentat contre sa personne. Quittant sa voiture et son cortège trop visible, il endosse un uniforme d’officier et monte à cheval. Avec un garde, il décide de devancer le cortège de manière à passer pour un simple officier de sa propre escorte chargé de préparer les relais. 
Je laisse maintenant la parole à Napoléon. 

L’Empereur s’arrêta à une petite hôtellerie sur le chemin. Il y commanda un dîner. La femme de l’auberge était une petite Provençale fort curieuse, vive et parlante; le mari un homme sensé et sérieux. On ne parlait que de l’Empereur, et il fut bientôt facile de comprendre que le mari était fort attaché à l’Empereur, et la femme fort opposée. Elle paraissait être la maitresse. À tous ses sarcasmes, à toutes ses imprécations son mari pâlissait et lui imposait le silence, toutefois avec modération. L’Empereur se retira dans une des chambres où l’on devait préparer le dîner. Cette femme en profita pour s’asseoir près de l’Empereur. Elle lui dit : «Je sais bien que vous êtes de la suite de cet homme; je vois par le dîner que vous commandez qu’il va venir descendre ici; cela n’empêchera pas que nous le traitions bien. Je suis bien d’opinion de ces messieurs qui dînaient ici hier; ils ne concevaient pas comment on envoyait dans une île si près de la France un homme qui a tant de moyens. On dit qu’à lui seul il a plus d’esprit que toute l’Europe. Je vous conseille de ne pas embarquer avec lui, votre mine me convient, car sûrement au milieu de la mer on lui fera boire un coup; sans cela avant trois mois il serait de retour.» Cette femme n’était pas méchante. Cependant le mari, homme de quarante ans, ayant été instruit de ce que sa femme avait dit, soit qu’il trouvât quelque chose d’étrange dans l’attitude du nouveau voyageur, soit qu’il soupçonnât qu’il fût un des principaux officiers de la suite de l’Empereur, vint à son tour et lui demanda excuse des propos de sa femme. Il dit «qu’elle était une bonne femme, mais folle, qu’on lui avait monté la tête à Aix; que si effectivement il était de la suite de l’Empereur, l’Empereur pouvait venir souper avec confiance, que le sacrifice de sa vie, que tout ce qu’il pourrait faire, il y était prêt pour le service de l’Empereur». 

J’adore. J’aime me délecter de ces petits détails de l’histoire. 

mercredi 2 janvier 2013

Il pensait à elle


J’ai trouvé ça dans mes brouillons. Ça fait longtemps. 5 avril 2008
Je balance ça ici, 4 ans plus tard. Qu’est-ce ce ça passe vite le temps. 

Depuis son arrivée au boulot, son regard ne cessait de se perdre dans cet horizon déprimant qui se dessinait de l’autre côté des grandes vitrines de ce magasin du nord de la ville. Le ciel était si bas qu’il donnait l’impression de venir lécher les toitures de ces blocs de briques sans charme qui constituent le standard résidentiel de ce triste quartier.
Il neigeait.
De gros flocons imbibés d’eau tombaient lourdement sur le parking du centre commercial comme autant de plumes blanches larguées depuis les nuages par une équipe de joyeux emmerdeurs. À peine un mois plus tôt, cela l’aurait porté à la mélancolie, mais il laissait maintenant ses pensées lui redessiner ces moments de la veille quand ils s’étaient retrouvés elle et lui dans ce Café branché d’Hochelaga. Et pour tout dire, il ne voyait ni la neige, ni le ciel gris, ni même les voitures qui allaient et venaient devant sa grande vitrine de commerce.
Il pensait à elle.
Cela l’effrayait un peu, car il s’était juré de ne plus s’attacher à personne, ne voulant plus jamais se laisser menotter par ses émotions, ne voulant plus jamais voir le sourire d’une femme venir lui transpercer le coeur. Et pourtant, depuis les dernières semaines, elle s’était doucement glissée dans sa vie jusqu’à y prendre une place qui devenait de plus en plus grande. Il pensait à elle et il fut obligé d’admettre qu’il en ressentait un terrible manque. Il savait qu’à partir de maintenant, ce manque allait s’amplifier à mesure que les journées sans la voir allaient s’accumuler. Déjà, la veille et au moment où ils s’étaient quittés, il en avait éprouvé une furieuse douleur. Cela ressemblait aux premiers engrenages d’une relation encore toute naissante.

- C’est chouette ce café.
- Oui j’aime bien. Mais je l’aime encore mieux quand tu es là. Au fait, je voulais te dire, chaque fois que je te vois, tu es toujours plus belle que la fois précédente.

À ces mots, elle avait rougi en baissant les yeux. Elle faisait ça chaque fois qu’il lui disait. Et comme il ne cessait de le lui répéter chaque fois qu’il la voyait, c’était devenu comme une sorte de rituel entre eux. Comme bien des femmes de son âge, elle était portée sur le doute chaque fois qu’un homme évoquait sa beauté. Néanmoins, et malgré le malaise, cette manière de se faire complimenter sur un aspect qu’elle trouvait généralement si futile ne lui déplaisait pas. Pour tout dire, elle aimait ça. Elle y respirait un vent qui sentait bon l’adolescence et les premiers rendez-vous qui font chaud dans le ventre. Au même moment, la radio du Café passait des chansons pigées à même le stock que l’ordinateur maison tenait en son ventre virtuel.

- C’est Tricot Machine, qu’elle lui dit en guise de réponse et sans doute aussi pour essayer de changer de sujet.

Il prit une gorgée de son espresso et joua le jeu.

- J’aime pas trop même si j’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils ont fait.
- C’est mignon, mais c’est vrai qu’on se lasse vite.
- Et puis la fille, elle fait finissante du secondaire 2 qui viendrait de découvrir les vertus du pot.

Elle rit. Il aimait la voir rire. Il se sentait bien quand il la voyait s’éclater de ses conneries qu’il lui balançait par paquets de 12 depuis qu’il la connaissait. Cela lui donnait une impression d’utilité. C’était l’après-midi et le premier soleil chaud d’avril faisait fondre la neige sale qui recouvrait encore ça et là les trottoirs de Montréal en laissant apparaître les crottes de chien restées endormies tout l’hiver. Montréal naît de cette laideur printanière. Cette ville est un champignon. Sa beauté éclot dans le fumier et le mois d’avril n’est qu’une esquisse qui la trace à grands coups de crayons de soleil. ll y avait de cette renaissance dans la manière dont ils se regardaient. Chacun à leur manière venait de traverser une période de merde qui s’effaçait à mesure que leur regard et leur sourire se croisaient par-dessus la table. Par moments, il l’embrassait. Par moments, elle lui prenait la main. C’était tout con, mais ils étaient heureux. Peut-on leur en vouloir?

De gros flocons imbibés d’eau tombaient lourdement sur le parking du centre commercial comme autant de plumes blanches larguées depuis les nuages par une équipe de joyeux emmerdeurs. À peine un mois plus tôt, cela l’aurait porté à la mélancolie, mais il laissait maintenant ses pensées lui redessiner ces moments de la veille quand ils s’étaient retrouvés elle et lui dans ce Café branché d’Hochelaga. Et pour tout dire, il ne voyait ni la neige, ni le ciel gris, ni même les voitures qui allaient et venaient devant sa grande vitrine de commerce.
Il pensait à elle.

lundi 31 décembre 2012

Manque de temps


Nous y voilà, 31 décembre et je suis loin de mes 365 textes. Enfin non, pas si loin que ça finalement. Faut pas être si sévère. 
N’empêche que pour écrire un texte par jour, ça prend deux choses : du temps et du temps. 
J’ai manqué par moments de ces deux choses essentielles. 
Et puis en ne faisant que travailler, les sujets de texte sont parfois manquants. T’as beau te creuser la tête devant ton ordi, quand ça ne sort pas, ça ne sort pas comme on dit. 
J’aurais pu tricher et écrire des trucs comme « Ce soir, je n’ai pas d’idée. Je passe mon tour» ça m’aurait fait autant de textes pour chaque panne d’inspiration... 

En décembre, j’ai pensé pouvoir rattraper le temps perdu. J’aurais pu. Mais le suicide de Mario m’a un peu (pas mal) affecté. 
C’est con les suicides. 

Par moments, je n’arrive pas à croire qu’il est mort. Je n’arrive pas encore à me dire qu’il ne me téléphonera plus jamais, qu’il ne se mettra plus jamais dans la merde au boulot et que je n’irai plus jamais défendre un de ses dossiers. Je n’arrive pas à croire que je n’entendrai plus jamais sa voix. 

Outre son décès, la chose qui m’aura le plus marqué pendant cette année 2012 fut cet incomparable printemps érable. Ceux qui n’étaient pas à Montréal ne pourront jamais comprendre... et ceux qui y étaient, mais qui n’ont jamais pris la rue n’ont qu’une vague idée de la magie qui régnait sur cette ville. 
J’aurai pour toute ma vie un souvenir impérissable d’une certaine soirée folle. C’était dans les premiers jours des casseroles. Je suis au coin de Mont-Royal et Berri, devant la station de métro. Il est 20h. Le tintamarre commence, mais il n’y a qu’une poignée de manifestants. Je fais le tour du bloc pour voir comment ça se passe dans le quartier et je découvre des familles entières au coin des rues. Tout le monde est là. Jeunes, vieux, francos, anglos, blancs, noirs, riches, pauvres... je reviens à mon point de départ et je découvre une foule immense qui tape en rythme dans leur casserole. Les rues sont bloquées, mais les automobilistes ne ronchonnent pas. Au contraire, ils participent comme ils peuvent. Tout le monde a le sourire. Quelques instants après, la marche s’organise d’elle-même. On marche et on tape dans nos batteries de cuisine. On se rend dans un autre quartier, puis un autre et encore un autre. Le soleil est couché depuis un bon moment, mais on marche toujours. Nord-Ouest, Ouest, puis Sud vers la Place des Arts. En descendant le boulevard St-Laurent, dans la côte, je regarde tout en bas et je vois la foule qui n’en finit plus de s’allonger. Je regarde derrière moi et je vois tout autant de monde qui descend la rue. C’est complètement fou, complètement délirant, complètement magique. 

J’ai vu 2012 comme un grand réveil. 
J’aimerais en dire plus, mais je n’ai pas le temps. Je m’en vais travailler, mais non sans vous souhaiter une bonne année 2013.

vendredi 28 décembre 2012

Les aventures du petit Rémi (6)


1975

Un jour, on a eu une télé. Une antiquité qui fonctionne à coup de claques et de coups de poing. Noir et blanc avec de la neige qui remplit tout l’écran. Mais en pinçant des bouts de laine d’acier sur les antennes, ouais, on arrive à voir quelque chose. Faut pas trop en demander avec les Gaston. Déjà qu’il aient pensé à nous la refiler au lieu de la crisser aux vidanges, c’est déjà quelque chose. En tout cas, nous étions contents Catou et moi. Dans notre sous-sol, on ne peut pas dire que c’est le luxe. Cette télé, ce n’était pas de trop. J’ai une petite radio que j’ai piqué dans une maison lors de mes expéditions nocturnes et avec laquelle j’écoute les parties de hockey. J’ai pratiquement écouté toutes les parties l’an dernier. Les 53 buts de Lafleur, c’était quelque chose. Le premier marqueur de 50 buts du Canadiens depuis Boum-Boum et Maurice. S’il n’avait pas été blessé, c’est sûr, il se rendait à 60. Catou possède un pick-up sur lequel elle écoute sa musique de drogué. C’est encore moi qui ai trouvé la chose dans une maison du côté de la Petite L’assomption. Je ne me démerde pas trop mal pour visiter des maisons la nuit quand les occupants sont partis pour le weekend. Catou était tellement contente qu’elle ne m’a pas posé de question pour une fois. Du coup, elle s’est mise à acheter des disques et voilà que depuis, elle écoute sa musique tous les soirs. Maintenant, avec la télé, elle varie un peu ses habitudes. On aime bien regarder des émissions en mangeant nos sandwichs au baloney. À part le hockey, ce que je préfère ce sont les émissions sur les animaux. J’adore ça. Il y en a une en anglais qui s’appelle New Wilderness et que c’est vraiment difficile de prononcer sans se prendre une crampe à la mâchoire. Faut vraiment avoir des mâchoires d’acier pour parler anglais. J’adore surtout cette émission parce que contrairement à l’autre, celle de La Mutuelle d’Omaha qui est en français avec la grosse voix de Roland Chenail, (qu’on n’arrive pas à départager d’avec celle de Léon-Joseph Beaulieu, le chef du clan du même nom qui passe à Télé-Métropole) on voit vraiment les animaux plus faibles se faire bouffer par les plus forts. C’est plus proche de la vraie vie, même si ce n’est pas toujours drôle. 
L’autre jour par exemple, l’émission parlait de ces boeufs sauvages de l’Afrique et qu’on appel là-bas des gnous parce que ça doit être le mot africain pour désigner boeuf ou vache ou taureau dans la langue de là-bas. Toujours est-il que ces gnous-là, ils ont une drôle d’habitude qui les amène à tourner en rond sur des miles et des miles de distance toute leur vie pour absolument rien, ou alors simplement pour servir de bouffe à tous les autres prédateurs de la savane qui les attendent à chaque année pour se taper un festin de roi. Et là, on se demande vraiment ce qui se passe dans la tête de ces gnous. Parce que moi, si j’étais eux, je resterais bien planqué dans mon coin de savane de gnous avec mes milliers de potes, bien à l’abri de tous les dangers qui les attendent quand vient le temps de recommencer leur périple de tourner en rond comme des cons. Le mec, le narrateur, il ne le disait pas comme ça parce qu’on ne dit pas les choses de la même manière à la télé. Mais je sais qu’il n’en pensait pas moins. En plus, c’était en anglais et je n’ai pas tout compris. Quand il parle, ça fait «wrangler, wrangler, wrangler...» comme la marque de jean’s, mais avec ici et là des mots que j’arrive à capter. C’est parce que je n’ai pas  encore la langue anglaise dans ma poche et du coup, j’entends juste «wrangler» dans mes oreilles même si je sais que ce n’est pas tout à fait ça qu’il dit. Mais on dirait que chaque langue possède ses mots rigolos quand tu les entends sans rien comprendre. En russe par exemple, ça fait «fuckoff, fuckoff, fuckoff» En chinois ça fait «mayo, mayo, mayo» et même en allemand, dans les films de guerre, on entend quelque chose comme «Black’n Decker, Black’n Decker, Black’n Decker» en tout cas, moi je trouve. Anyway, avec les petits bouts que j’arrive à capter entre deux wrangler, je peux parfois me démerder assez bien quand je regarde New Wilderness. Assez du moins pour comprendre le gros de l’histoire. De toute manière, ce n’est pas une histoire compliquée. Fuck, t’as 100 000 imbéciles de gnous qui tournent en rond pendant une heure. Le reste, c’est des détails que t’arrives à comprendre assez bien grâce aux images que tu vois. En collant les images avec les «wrangler» de l’autre abruti, ça devient assez facile à suivre. Je vous donne un exemple : 

- Wrangler, wrangler, mooving for thousands miles wrangleur wrangler before coming back home. 

Facile. «For thousands miles» ça veut dire «sur des milliers de milles» et «before coming back home», ça veut dire «avant de revenir à la maison» T’as pas besoin d’un dessin pour comprendre le reste puisque t’as soixante minutes de films qui te montrent les gnous tourner en rond. Et même qu’au début du reportage, pour que même les plus imbéciles puissent comprendre, ils te montrent une carte de la région des gnous avec des flèches recourbées qui font comme un énorme cercle. Tu comprends tout de suite que cette carte-là, elle est là pour te montrer le chemin que prendront les gnous. Ou alors c’est que t’es vraiment con, en anglais comme en français.

mercredi 26 décembre 2012

Les aventures du petit Rémi (5)


Les nourris

Dans un foyer de nourri, les règlements sont très simples. Défense de monter à l’étage, défense de faire du bruit, défense d’inviter des amis, défense de sortir après 19h le soir, défense d’avoir des vêtements neufs, défense de... oui bon, ça serait trop long de faire la liste, j’arrête ici. Dans un foyer nourricier, et le mot le dit, on te nourri et puis c’est tout. C’est pour ça qu’entre nous, on se désigne comme étant des nourris. Parce que c’est à peu près tout ce qu’on a ici, un peu de nourriture. Du coup, on rallonge l’expression à tous les domaines. Le ministère des Services sociaux comme ils disent, celui qui s’occupe de nous, on le désigne comme étant le ministère des nourris. Ce qui est beaucoup plus proche de notre réalité. Beaucoup plus en tout cas que «ministère des Services sociaux» qu’on ne sait même pas ce que ça veut dire. 
Il y a trois types d’enfants au Québec. Les normaux, les adoptés et les nourris. Les normaux, c’est tous ceux qui ont une vraie famille avec des vrais parents qui ont fait de la sexualité ensemble pour les avoir. Ceux-là, ce sont la majorité et je n’ai pas grand-chose à dire sur eux vu que tout le monde en connaît au moins trois ou quatre dans leur entourage. Comme le nom l’indique, les normaux vivent normalement une vie normale qui est faite pour eux vu qu’ils sont la majorité. Passons tout de suite aux adoptés qui viennent de la branche des orphelins, mais qui ne faut pas confondre avec les nourris. Les adoptés ne sont pas des nourris et vice versa. Un adopté, et comme son nom l’indique, a été adopté par des parents qui n’ont pas nécessairement voulu se mettre tout nu ensemble pour fabriquer des enfants. Et on peut les comprendre vu que c’est un peu dégueulasse à faire quand on y pense. Moi en tout cas, je ne me mettrais jamais tout nu devant une fille pour avoir des enfants. Dans le livre Elle... et toi jeune homme!, ils disent que c’est extrêmement dangereux de faire ça à cause des fluides corporels qu’on ne sait pas trop c’est quoi, mais qui risqueraient de s’échapper de je ne sais plus quel organe pour aller ensuite fertiliser dans la dépravation la fine fleur de la jeunesse catholique. Je ne comprends pas tout quand je lis ce livre-là parce que ç’a été écrit en 1930 par un évêque et que cet évêque-là, il ne parle pas normalement, mais en tout cas, les bouts que j’arrive à comprendre, merde, c’est vraiment terrifiant. Ça parle d’un tas de trucs avec tout plein de points d’exclamation au bout des phrases et juste pour ça, tu sais que c’est extrêmement dangereux. Même danser avec des filles, le mec, il dit que c’est dangereux grave. Surtout quand il s’agit de rythme nègre qui, selon lui, est la plus dangereuse de toutes les musiques qui puissent exister ici-bas. Il le dit comme ça l’évêque. Il faut savoir qu’un évêque, ce n’est pas n’importe qui. C’est comme un curé, mais en plus fort. Je veux dire, comme un chef de curés. Pas exactement le chef suprême qu’on appel le pape et qui a le droit de choisir qui ira enfer et qui ira au paradis, mais pas loin. Disons quelque chose comme un général d’armée, mais sans les tanks et les avions de combat pour effectuer ses missions qui consiste à répandre l’amour de son prochain, mais pas pour les nègres. Ou quelque chose comme ça. C’est écrit pour des garçons de 12 ans alors que n’en ai que 10, normal que je ne comprenne pas tout. 
Les adoptés que je disais. Ce ne sont ni des nourris, ni des normaux. En fait, c’est la crème de la crème des enfants sur terre. Plus aimés je crois que les normaux qui sont pour la plupart des hasards de la vie avec tout ce que ça comporte comme risques de défauts et de laideurs, tandis que les adoptés ont été choisis méticuleusement avant d’être adoptés. Vous aurez beau chercher autant comme autant, vous ne verrez pas souvent de bossus ou d’obèses se faire adopter. Et encore moins de rouquins qui sont généralement ceux qui se mangent le plus de baffes à l’école justement à cause de leur handicap capillaire. C’est parce que les adopteurs ne sélectionnent que les plus beaux spécimens de l’orphlinage. Les parents qui veulent des enfants, mais qui ne veulent pas se mettre tout nu avec tout ce que ça comporte comme dangers dus aux organes qui fluident de toute part, ils préfèrent passer par les orphelinats ou les foyers nourriciers (quoi que de ce côté-là, c’est plutôt rare si vous voulez mon avis) et choisir avec soin celui ou celle qui sera leur enfant. Un peu comme on achète une voiture, sauf que cette voiture-là serait pour la vie. Neuf fois sur dix, ils choisissent des filles parce que c’est moins cassant qu’un garçon et plus propre aussi parce que ça pisse assis et qu’il y a moins de risques d’en mettre partout sur le plancher. Mais quand il n’y a plus de filles en stock, ouais, pourquoi pas, ils prennent un garçon et font avec parce que c’est quand même mieux qu’un chien qui, comme on le sait, ne pourra jamais sortir les poubelles ou aller acheter du beurre à l’épicerie du coin. C’est chouette un chien, mais ça reste assez limité quand vient le temps de lui apprendre des trucs qui font rire les invités. Ce qui n’est pas le cas d’un enfant. 
Et finalement, il y a les nourris. Nous quoi. On est tout en bas de l’échelle de l’enfance. Pas tout à fait l’enfer, mais juste à côté je dirais. Enfin, ça dépend des foyers nourriciers. J’en ai fait un max dans ma carrière et je peux dire qu’il existe des tuteurs qui sont vraiment gentils.  Ouais, faut que je sois honnête et dire les vraies choses. Il n’y a pas que des monstres comme tuteurs. Voilà, c’est dit. Mais à la différence des adopteurs, les tuteurs ne le font pas pour l’amour de l’enfant ou pour des cas de sexualité trop pudique entre couples. Non, ils le font pour le cash et c’est surtout ça que je déplore. Il n’y a pas d’obligation d’aimer l’enfant quand tu te lances dans la business des foyers nourriciers. Parce que justement, c’est une business et du coup, les enfants que tu reçois chez toi, tu les vois simplement comme ton fonds de commerce. Plus t’en a, plus c’est payant et puis ça ne va pas beaucoup plus loin que ça dans leur tête de tuteur. En fait, je comparerais le milieu à celui des éleveurs de bétail. Chaque foyer nourricier comporte un cheptel de plusieurs têtes, et chaque tête rapporte du fric. Comme des éleveurs de moutons par exemple. Une fois par mois, nos tuteurs passent à la caisse pour réclamer le fric prélevé à même la laine qu’on nous arrache sur le dos. Pareil je vous dis. 

Les aventures du petit Rémi (4)


L’intimité

Le sous-sol est tout d’une pièce, en ciment, sans séparation. On a chacun notre matelas Catou et moi. Ils sont directement déposés sur le plancher. Celui de Catou est un peu à l’écart du mien. Je disais que la place ne comportait pas de séparation, mais je parlais de vraie séparation; je veux dire avec des murs et une porte qui ferme bien. La seule séparation qu’on a, on se l’est faite nous-mêmes avec un grand drap tout dégueulasse qu’on a fixé au plafond et qui sépare nos deux matelas. C’est un peu comme si on s’était bricolé des chambres. Ça fait la job comme on dit. De toute manière, nous n’avions pas le choix puisque que Catou est maintenant une adolescente qui a besoin d’intimité pour cause de seins qui lui ont poussés grave depuis l’été dernier. Elle a 13 ans et j’en ai que 10. Je suis donc en retard sur elle question de seins, et sans doute que je le serai toujours vu que je suis un garçon et franchement, c’est tant mieux comme ça. Je suis donc un préadolescent, c’est-à-dire que je suis entre l’enfance et l’adulterie. Paraît que c’est l’âge où j’ai des hormones et des globules internes qui fermentent grave dans mon système biologique. C’est comme ça qu’ils disent dans le livre Elle... et toi jeune homme! que la vieille sorcière Gaston m’a forcé de lire pour prévenir les cochonneries que je pourrais faire avec Catou, sans trop m’expliquer exactement à quelles cochonneries elle faisait référence. Oui bon ça va, je suis encore un préadolescent, mais je connais quand même des choses. Elle a peur que je fasse de la sexualité avec ma copensionnaire. Ce qui ne risque pas d’arriver parce que ces choses-là, ça me dégoute juste d’y penser. Et je n’imagine même pas la réaction de Catou si j’arrivais comme ça, comme un con, à lui demander si elle accepterait de coucher toute nue avec moi pour qu’on se sexualise. On n’est pas des animaux quand même! 
Le seul endroit qui comporte une porte qu’on peut fermer, ce sont les chiottes. Les Gaston disent «salle de bain» alors qu’on se demande bien où il est le bain justement. Y a qu’une cuvette pour chier et un tout petit lavabo que l’on utilise pour nous décrasser. Catou rêve d’un vrai bain. C’est pour ça qu’un jour, je lui ai ramené une grande bassine que j’ai piquée sur les chantiers en construction, du côté des champs en friche, là où la ville construit ses nouveaux développements de bong-à-l’eau. Je crois que les travailleurs y coulaient du ciment dedans. En tout cas, c’était lourd comme un cheval mort ce truc et j’ai eu toutes les misères du monde à le ramener à la maison. Et encore! Fallait le rentrer sans alerter les Gaston. Je l’ai planquée derrière le cabanon de la cour et j’ai ensuite attendu au moins toute une semaine avant d’avoir le champ libre. Ça s’est fait quand le couple s’est éclipsé pour aller rendre visite à la vieille mère de la sorcière Gaston à Montréal. Et puis ça tombait bien, Catou était aussi absente ce jour-là. J’ai eu le temps de rentrer la maudite bassine et la descendre au sous-sol, tout ça avec mes petits bras. Avec un seau, j’ai ensuite rempli la chose d’eau bien chaude et j’ai disposé un autre drap tout autour du bain et qui formait une manière de rideau, question de donner à ses seins leur besoin d’intimité en tout temps. J’étais drôlement content de moi. Mais pas Catou! Oh que non! Quand elle a vu le tableau, elle a paniqué. Elle disait que le gros dégueulasse allait nous assassiner quand il allait voir ça et même que si ça se trouve, il allait en profiter pour nous y plonger tous les deux pour nous noyer. Vu sous cet angle là, c’est vrai que mon idée n’était peut-être pas la meilleure que j’avais eue. On s’est dépêché à vider la bassine avant de la sortir dehors, mais dans notre précipitation, on a renversé une bonne quantité d’eau sur les planchers, ce qui risquait aussi de nous valoir une sérieuse correction de la part du gros dégueulasse s’il venait à découvrir tout ça. Pendant que j’étais chargé d’aller balancer la bassine le plus loin possible, Catou épongeait les planchers. On a fait vite et on a été chanceux parce que les Gaston ont rappliqué au moment où Catou terminait d’effacer les dernières traces. Ç’avait été moins une et on a eu la chienne de notre vie. Mais après coup, qu’est-ce qu’on s’est payé comme fou rire. 
Je n’ai pas de famille, je disais. Mais c’est un peu faux quand j’y pense. Parce que par moments, je me dis que Catou est sans doute ce qui ressemble le plus à une famille pour moi. C’est parfois une grande soeur, parfois une mère, parfois une amie et même que parfois, quand on passe nos soirées plates ensemble, moi en écoutant le hockey à la radio et elle en lisant ses journaux de vedettes, on ressemble à un couple. C’est tout ça mélangé. Parfois on s’engueule grave, même que parfois on se fout des baffes, mais c’est plutôt rare. Ce que j’aime le plus avec elle, c’est la nuit quand on se couche chacun de notre côté de notre séparation d’intimité. On parle longtemps avant de s’endormir. On se raconte souvent nos rêves de quand on sera assez vieux pour ne plus vivre dans des foyers de nourris. Comme elle est plus vieille que moi, c’est elle qui s’en sortira la première. Elle me dit qu’à 18 ans, elle se trouvera un travail et elle m’adoptera pour mieux me faire sortir de ce trou à rat. Du coup, je lui demande si à 18 ans, une fille a le droit d’adopter un adolescent de 15 ans. Elle réfléchit un moment, puis me dit que de toute manière, si elle n’a pas le droit, on s’arrangera pour dire que je suis son frère et puis voilà quoi, on peut comme ça prolonger nos rêves et s’imaginer des tas de trucs quand on habitera ensemble elle et moi. Mais je m’endors toujours avant de lui parler de tous mes rêves. Pas grave, ça en fait plus à se raconter le lendemain. 

Les aventure du petit Rémi (3)


Au foyer nourricier des Gauthier, nous étions un petit troupeau de huit nourris. Du plus jeune au plus vieux, il y avait moi qui étais le plus jeune et qui venais tout juste d’atterrir là, Jeannot, P’tit Luc, Louis, Yvon, Jacques, Benoît et le grand Dédé. Que des mecs, ce qui est assez rare. Généralement, il y a au moins une fille parce que c’est très pratique pour les tuteurs quand vient le temps de faire les corvées de la maison. C’est comme avoir une bonne à tout faire, mais sans avoir à payer son salaire. Mais chez les Gauthier, allez savoir, il n’y en avait pas. Jeannot était juste un peu plus vieux que moi. Je l’avais tout de suite remarqué dès mon arrivée parce que c’était le plus silencieux des pensionnaires. On m’aurait dit qu’il était muet que je l’aurais cru. Cheveux tout blond et bouclé comme un petit mouton. C’est comme ça d’ailleurs qu’on l’appelait, le mouton. Je me souviens que ça le faisait chier. Il ne disait rien parce qu’il ne parlait jamais, ou presque, mais il grognait. Ça, pour grogner, qu’est-ce qu’il grognait! Même quand on lui parlait gentiment, il nous répondait par des grognements. C’est normal me disait le grand Dédé, on a tous grogné chacun notre tour. Et toi aussi bientôt tu vas te mettre à grogner, crois-moi. Ses explications m’embrouillaient encore plus et je restais là comme un con sans comprendre ce qui se passait dans ce curieux foyer. Pourquoi ils avaient tous grogné à un moment ou à un autre? Et pourquoi j’allais grogner moi aussi? Ces questions, je les mettais de côté parce que je me disais que bof, ici ou ailleurs, c’était la même chose. Mais j’allais bientôt découvrir que justement, ce qui se passait chez les Gauthier n’était pas tout à fait comme ça se passait ailleurs. D’abord, le tuteur du foyer avait fait de Jeannot son chouchou et allez savoir pourquoi, il lui offrait mille faveurs. Bonbons, sorties cinéma, cartes de hockey, il y en avait que pour lui. Au début, je trouvais ça injuste et je me plaignais aux autres. Mais Benoît et le grand Dédé surtout, les deux plus vieux, me disaient que je devais être patient, que mon tour viendrait bien assez vite parce que tout le monde y passait un jour ou l’autre, mais que pour l’instant, je devais me compter chanceux de ne pas être encore la saveur du mois du bonhomme Gaston. 

- La saveur du mois? 
- Ce n’est pas un foyer nourricier ici, c’est un poulailler. Pour l’instant, t’es comme un poulet au mois de juillet. Le bonhomme Gauthier t’engraisse et te laisse tranquille jusqu’à Noël. Je veux dire son Noël à lui. Quand l’habitude sera passée avec Jeannot, ça sera ton tour et ce sera Noël pour le bonhomme Gauthier. Tu seras sa vedette pendant des mois, jusqu’à ce qu’un nouveau pensionnaire ne débarque dans le poulailler pour prendre ta place. Après, t’auras un peu la paix. Mais pas toujours. Il lui arrivera de revenir piger dans ses vieux restants, mais c’est plutôt rare. T’aimes les chocolats? T’inquiètes, il t’en achètera jusqu’à l’écoeurement. 

Sauf pour Jeannot, tous les autres riaient quand Dédé me répondait des trucs comme ça. J’aurais bien aimé rire moi aussi, mais je ne comprenais rien à rien quand il parlait. C’était quoi cette histoire de poulailler? Il faut dire que Dédé avait son langage à lui qu’il avait appris dans les maisons de redressement qui sont comme des camps de concentration pour les enfants, mais les nazis en moins et les curés en plus. Il disait par exemple un «piquant» au lieu d’un couteau. Il disait aussi «les poignets cassés» quand il parlait des curés. Pour le bonhomme Gauthier, il utilisait un tas d’expressions comme « le fif», «le suceux de balustre», «la grosse folle» qui là, oui, me faisait rire, mais sans trop savoir pourquoi. Et quand il parlait de Jeannot, il disait «le serin à Gauthier». Poulet, serin, décidément, les oiseaux avaient une grande importance dans ce foyer. Dédé en était à ses derniers mois avant son départ officiel des pensions des nourris et il attendait ce moment comme une libération. Il me disait souvent « tu vas voir p’tit con, passer un an ici, c’est comme en passer cinq en prison» Le grand Dédé était arrivé chez les Gauthier à 8 ans, à peu près au même âge que j’avais. À part ses quelques séjours en maison de redressement, ça lui faisait cinquante ans de pension Gauthier selon son calcul étrange. Dans sa vie de nourri, il avait tout vu, tout entendu. C’était un peu le sage du groupe qui nous expliquait les choses de la vie des orphelins. Il était un peu méchant dans sa manière de parler, mais je dirais que cette méchanceté-là, même quand il me traitait de petit con, n’était pas vraiment dirigée contre moi. J’aurais bien du mal à vous expliquer ça, mais quand Dédé gueulait contre l’un de nous, on n’avait pas l’impression qu’il nous en voulait directement. On aurait dit une colère qui s’adressait plutôt à la terre entière. J’ai compris tout ça plus tard, avec les années et avec ma propre expérience des foyers. Mais à cet âge-là, je ne pouvais pas savoir et ça m’impressionnait drôlement quand il pétait un plomb. 
L’autre chose que je trouvais étrange dans ce foyer, c’est que personne n’était jaloux des cadeaux et autres gâteries que Jeannot recevait de la part du tuteur. Même qu’ils avaient l’air contant que ça lui déboule dessus. 

- Mieux vaut lui que nous. 

Je ne comprenais pas non plus pourquoi Jeannot paniquait grave chaque fois que le bonhomme Gauthier l’avisait d’une prochaine sortie ou encore lui demandait d’aller le rejoindre en haut, à l’étage, pour recevoir des chocolats, des popsicles, des Cracker Jack’s et un tas d’autres gâteries du même acabit. Fallait le voir trembler, pleurer, et même vomir que ça en était dégueulasse. Et puis chose encore plus étrange, autant Dédé pouvait se montrer rough and tough contre lui, autant c’était lui qui allait le réconforter. Dans ces moments, il le prenait par les épaules et lui disait que c’était juste un dur moment à passer, qu’en fermant les yeux et en pensant à autre chose, ça l’aiderait à supporter; que ça se terminerait bientôt et tout un tas de choses comme ça que je trouvais vraiment exagéré pour une simple séance de cinéma ou de super collation avec des tas de chocolats à bouffer. Pourquoi se fermer les yeux au cinéma?  Pourquoi penser à autre chose en mangeant du chocolat? Pourquoi des conseils aussi cons? Et puis pourquoi Dédé finissait toujours ces encouragements en le serrant très fort dans ses bras, pareil comme si c’était son vrai frère, en lui disant chaque fois qu’un jour, quand lui, Dédé, aura quitté ce foyer, il reviendra juste une fois, une seule fois, mais ce sera pour lui faire la peau à ce trou d’cul de Gauthier. Ça ne se passait jamais autrement. Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire?
Une nuit, Jeannot avait pleuré pendant des heures parce que le bonhomme Gauthier lui avait dit que le lendemain, il l’amènerait à la pêche toute la journée. Il n’avait pas cessé de gesticuler sur son matelas en grognant pendant des heures. Ça s’était calmé au petit matin, après qu’il se soit enfermé dans la salle de bain. Je m’étais endormi à ce moment-là. Puis au matin,  alors que je m’étais réveillé avant les autres, je l’ai trouvé allongé sur le plancher de la salle de bain. Il ne bougeait plus. Il était mort. Il y avait une grosse flaque de vomi qui s’était répandue sur le plancher en lui encerclant la tête. Ses yeux étaient ouverts et du sang séché s’en échappait. Entre ses jambes, une autre flaque, mais celle-là était composée de bouts de chairs, de boyaux d’intestins, de sang, de merde et d’un tas d’autres dégueulasseries du même genre qui renvoyaient une puanteur incroyable qui m’a fait automatiquement dégueuler sur place. 
Les ambulanciers sont venus, puis les flics et puis un tas d’autres personnes très officielles qui n’en finissaient plus d’inspecter la maison et de nous interroger à tour de rôle. On nous avait placés dans un mini bus de la police et ce n’était pas désagréable parce qu’on nous avait refilé des sandwichs et des boissons gazeuses. On a appris que Jeannot avait décidé d’avaler une bouteille de Drano, ce produit qui sert à déboucher les renvois du lavabo. J’ai pensé qu’il avait voulu se nettoyer l’estomac à cause de tout ce chocolat que le bonhomme Gauthier lui donnait. Mais selon Dédé, ce n’était pas ça du tout et ç’a été la première fois de ma vie que j’ai entendu le mot suicide. 
La suite? Monsieur mon agent Grenier, un chic type, était venu me chercher pour me retirer de ce foyer. Avec les autres pensionnaires, on a passé quelques jours dans un centre d’hébergement, le temps qu’on nous trouve d’autres foyers nourriciers où l’on allait nous loger. Je n’ai plus jamais revu les autres pensionnaires de cette maison. Je sais que le ministère a fait fermer le foyer nourricier de Gauthier, que celui-ci a été arrêté par la police, puis relâché. Et j’ai aussi appris dernièrement par monsieur mon agent Grenier, un chic type, que Dédé était en prison aujourd’hui. Parait qu’il aurait poignardé notre ancien tuteur. 
Enfin bref, tout ça pour vous dire que la Catou, quand elle parle d’en finir, ben merde, ça me rappelle trop le petit Jeannot et ça me fait peur. Du coup, je cache les bouteilles de Drano, des fois que.