mercredi 26 décembre 2012

Les aventures du petit Rémi (2)


Aujourd’hui il n’y a plus d’orphelinat. À la place, il y a des foyers nourriciers comme celui des Gaston. Tenir un foyer nourricier c’est très payant et ça ne demande pas beaucoup d’efforts. N’importe qui peut devenir tuteur de foyers nourriciers. Suffit d’avoir un bong-à-l’eau et de transformer le sous-sol en pensionnat après quoi tu peux faire ta demande au ministère. T’as pas besoin de grand-chose. Suffit de mettre sur le plancher le même nombre de matelas que t’as de pensionnaires. Même que parfois, tu peux stocker deux nourris sur le même matelas. C’est très économique. J’ai souvent vu ça dans d’autres foyers où j’ai habité. Il n’y a pas vraiment de limite de pensionnaires et même que je dirais que plus tu en stockes dans ton sous-sol, plus le ministère des nourris est content parce que ça fait ça de moins à placer pour eux. Un enfant de placer, c’est un dossier fermé. C’est comme ça qu’ils comprennent la vie ces gens-là. Pour le mobilier ou pour l’intimité, il n’y a pas vraiment de règlement. Le tuteur est libre de disposer sa maison comme il veut quand vient le temps de la transformer en foyer nourricier, pourvu que les enfants puissent avoir droit au confort minimum exigé par le ministère. Le confort minimum exigé, c’est d’avoir au moins un lit et avoir accès à une salle de bain. Pour le reste, le ministère n’est pas trop regardant comme on dit et les inspections sont assez rares. De toute manière les inspections, c’est bidon parce qu’ils avisent les tuteurs un mois à l’avance de la date de la visite et du coup, ceux-ci on tout le temps de préparer l’endroit pour recevoir bien comme il faut les agents qui viennent vérifier si tout est ok. Les inspecteurs travaillent de 9 à 5, ça veut dire que toutes leurs visites se font quand nous sommes à l’école. C’est très pratique pour les Gaston qui peuvent ainsi raconter n’importe quoi sans risque d’être contredit par l’un de nous. Bien sûr, les Gaston passent toujours ces visites avec de très bons résultats. Dans les papiers du ministère, c’est écrit que Catou et moi avons chacun nos chambres fermées à l’étage ainsi que les accès à toutes les commodités de la maison, pareil comme dans une vraie famille. Ça vient du fait que les Gaston, quand les inspecteurs débarquent, leur font visiter les deux belles chambres d’invités à l’étage et qui ne servent à rien, de même que la grande salle de bain de la maison. Les inspecteurs quand ils voient ça, ils sont drôlement impressionnés. Et ce n’est pas terminé parce qu’on leur montrera aussi l’intérieur du frigo et toute sa quantité de bonne bouffe qui déborde des tablettes et qui respecte l’obligation des menus variés exigés par le ministère. Les inspecteurs notent tout ça sur des papiers officiels et écrivent ensuite de beaux rapports où ils n’ont que des félicitations à donner au couple Gaston. Bien sûr, c’est du bidon et dans la vraie vie, on n’a pas droit ni à ces chambres ni à cette bouffe. En réalité, nous vivons dans le sous-sol avec interdiction de monter à l’étage sous peine de manger non pas la bonne nourriture du frigo, mais bien une solide baffe du gros dégueulasse qui te décroche la mâchoire à chaque fois. Et je pourrais dire que des baffes, on en mange plus souvent qu’à notre tour. Moi surtout puisque je suis un garçon et que le bonhomme Gaston s’est mis dans la tête de faire de moi un homme et que selon son point de vue à lui, un homme, ben merde, ça ne se fabrique pas autrement qu’à grands coups claques. Gifles, coups de poing, coups de pied quand il est sobre; étranglement, coups de bâton, brûlure de cigarette quand il est saoul. De ce côté là, pas de danger, c’est un menu extrêmement varié. 

Pour Catou, ça se passe autrement. Généralement, ça se déroule quand la vieille Gaston s’absente, ce qui arrive assez souvent puisqu’elle s’occupe de sa vieille mère malade qui habite Montréal. Au moins une fois par semaine, elle va la visiter et au moins une fois par mois, elle passe la nuit là-bas. C’est généralement pendant ces moments que ça se passe pour Catou. C’est toujours la même chose. Le gros dégueulasse descend dans le sous-sol, se prend l’une de ses grosses bouteilles de cidre qu’il fait lui-même et qu’il planque dans l’établi derrière son gros coffre d’outils pour ne pas que sa femme le découvre. Il nous regarde sans dire un mot et on comprend à ses yeux menaçants qu’il faut garder le secret et qu’on n’a pas intérêt à en parler à sa sorcière de femme. Il remonte ensuite à l’étage et se saoule jusqu’à tomber dans les vapes. Parfois, il est tellement saoul qu’on a la paix, mais d’autres fois, il l’est juste assez pour nous faire passer de rudes moments. C’est souvent des raclées que je me bouffe ou alors il ordonne à Catou de monter à l’étage. À chaque fois, elle en tremble tellement qu’elle a peur. Elle en pleure, mais pas trop parce que sinon c’est une baffe assurée. Le trou d’cul n’aime pas la voir pleurer quand il lui demande de monter. Quand il la frappe, moi ça me met en colère et je rêve de lui faire la peau. J’ai déjà essayé, mais je ne vous dis même pas le massacre qui en a suivi. Du coup, je ravale ma rage et je jure en moi même que je le ferai payer un de ces jours. Quand Catou redescend au sous-sol après avoir été rejoindre le vieux, elle pleure dans son coin et reste muette pour le reste de la soirée. Et même parfois pour les deux ou trois jours qui suivent. Je ne sais pas trop ce qui lui fait, je ne sais pas trop ce qui se passe là-haut parce que ça se fait toujours en silence et que Catou refuse toujours de m’en parler, mais je sais que ça la trouble grave. Dans ces moments, elle parle souvent de mourir et ça me fait peur parce que dans ses yeux, je vois bien que ce n’est pas de la comédie. C’est la même panique qu’avait Jeannot du foyer nourricier des Gauthier. Faut que je vous raconte. 

Les aventures du petit Rémi (1)


1973 

Lui, c’est Armand et elle c’est Fernande. Armand et Fernande Gaston, nos tuteurs. Nous on préfère les appeler le vieux et la vieille. Ou encore le gros dégueulasse et la sorcière. Ou encore l’ostie de mangeux d’marde et sa sale pute. Ça dépend du moment. Ils ne nous aiment pas et ça tombe très bien parce que justement, on les déteste. Le problème c’est que nous n’avons pas 18 ans et que nous sommes obligés de vivre là, dans leur maison, étant donné notre statut de mineurs pensionnés. Nous sommes en pension quoi. Ça vient du fait que ces gens-là tiennent ce qu’on appelle un foyer nourricier pour des enfants orphelins (comme moi) ou pour ceux dont les parents ne sont pas aptes à pratiquer l’élevage de leurs propres enfants (comme Catou). Un foyer nourricier, et comme son nom l’indique, c’est une maison (généralement un bong-à-l’eau) où l’on nourrit les enfants qu’on y stocke en échange d’une pension du ministère des nourris. Le ministère des nourris, c’est le gros bureau du gouvernement qui gère les cas d’orphelinage ou de problème d’élevage d’enfants dans la société d’aujourd’hui. Avant, c’était les orphelinats de Duplessis, mais ceux qui ont fait la révolution tranquillement contre Duplessis justement, ils ont tout changé ça. Parce que Duplessis, c’était un beau salaud. Il faisait des enfants par paquet de douze à ce qu’on raconte. Un chaud lapin. Tellement qu’il ne savait plus où les mettre. En plus, ça courait partout et ça faisait des tas de conneries. Oui, mais c’est normal, tu t’attends à quoi d’autre quand t’as des enfants? Mais lui, ce Duplessis-là, il n’aimait pas du tout les enfants, même s’il en avait fait des milliers. Du coup, il s’est écoeuré et a fait construire des orphelinats en briques brunes très laides et les a tous crissé là sans plus ne jamais s’occuper d’eux. Ce sont les religieux qui s’en chargèrent et bien sûr, ceux-là étaient très contents de recevoir gratuitement des milliers d’enfants à qui ils pouvaient prêcher la bonne nouvelle. Parait même que ça prêchait grave dans ces orphelinats-là. On manquait de place tellement il y avait d’enfants et forcément, quelques-uns se sont même fait prêcher contre le mur. Une prêche miraculeuse pour les religieux, mais du prêche citron pour les enfants qui ont été les vraies victimes dans toute cette sombre histoire. Enfin, c’est comme ça qu’ils disaient à la radio l’autre jour. Ou peut-être pas exactement comme ça vu que je n’ai que 10 ans et que je ne comprends pas tout, mais bon, on fera avec si vous voulez bien. J’ai pas très bien tout saisi même si l’émission m’intéressait. C’est parce que j’ai été occupé un bon moment  à recevoir les coups de poing du gros dégueulasse. J’étais rentré un peu tard de l’école et il voulait me corriger pour mieux m’apprendre l’importance de la ponctualité. Remarquez, il me corrige même quand j’arrive à l’heure et vient un moment où l’on ne sait plus trop pourquoi on se ramasse des baffes, mais ça c’est une autre histoire. Bref, j’ai raté des bouts de l’émission et ça me fait chier un peu parce que ça parlait de l’histoire des orphelinats du Québec et que moi, l’histoire des orphelinats, ça m’intéresse. Parce que dans ce type d’émissions, ils retracent toujours d’anciens orphelins qui viennent raconter leur histoire, mais aussi, mais surtout devrais-je dire, on y entend aussi des mères qui ont abandonné leur enfant il y a bien longtemps et qui le regrettent aujourd’hui. Elles viennent raconter tout ça et c’est toujours poignant de les entendre parce que la plupart aimeraient tellement revenir en arrière pour recommencer à zéro et garder leur enfant avec elle. Mais dans ce temps-là, elles ne pouvaient pas à cause du mariage qui était obligatoire pour tous les cas d’accouchement catholique qui se déroulait dans la grande noirceur. Si par exemple t’étais une femme et que t’avais le malheur d’attraper l’enfantement sans être mariée, tu devais obligatoirement laisser ton bébé aux religieuses après la naissance. Sinon, on te traitait de pute, de salope, de traînée et de toutes sortes de noms qui risquaient de faire honte à tes parents et à tes voisins, et même à Dieu qui regardait tout ça de là haut en prenant des tas de notes sur toi pour mieux te juger quand t’allais mourir. Elles racontent toutes la même histoire ces mères abandonneuses et par moment, on en viendrait à avoir pitié d’elles. Mais pas longtemps. Parce que justement, y a de bonnes chances pour j’ai été un de ces abandonnés. Si ça trouve, dans le tas de témoignages que j’ai entendus, il y avait peut-être ma mère. C’est pour ça que ces émissions m’intéressent. Des fois que... mais en même temps, je ne sais rien de mon histoire. Je suis abandonné ou je suis orphelin? Morts ou vivants mes parents? Personne ne m’a jamais rien dit. 

Les aventures du petit Rémi (prologue)


J’ai cette histoire qui me trotte dans la tête depuis des années. Il était une fois, dans les années ’70, un orphelin vivant de foyer nourricier en foyer nourricier. Il en a fait tellement qu’il ne peut plus les compter. Au moment où l’histoire commence, il vient d’arriver chez le couple Gaston. Il partage le sous-sol avec une autre pensionnaire, Catou, de trois ans son aînée. C’est un peu sa soeur, sa mère, son amie, sa confidente et même parfois, comme il le dit lui-même, sa femme «mais sans avoir à faire de la sexualité parce que moi, ces choses-là, je trouve ça dégueulasse juste à y penser. Non, mais faut être dégueulasse pour penser à se mettre tout nu dans un lit avec fille! On n’est pas des animaux quand même! » Enfant rejeté par les autres, mal aimé, battu, exploité, il n’a que ses poings pour survivre et il ne s’en prive pas. C’est à la fois un bourreau et à la fois une victime. Mais comme il le dit, « Si tu ne crèves pas ton ennemi, si tu fais juste lui mettre une baffe pour qu’il se tienne tranquille, tu peux être certain qu’il va remettre ça plus tard. Faut lui faire passer le goût. Et pour ça, t’as pas d’autres choix que de le pulvériser en lui infligeant un max de douleur. Lui briser un os ou lui fendre la lèvre par exemple, c’est un procédé très efficace pour se gagner une véritable paix dans une cour de récré. Moi en tout cas, je ne laisse jamais un ennemi sans d’abord lui avoir pété les dents à coups de talon. Ça ne fait pas qu’une grosse facture chez le dentiste, ça sert surtout à décourager les autres; des fois qu’ils voudraient s’essayer» À l’école, il tombera amoureux d’une petite surdouée. Pas juste surdouée, on pourrait même dire que c’est un cas à elle seule. Tellement intelligente que ça en devient effrayant. Du genre qu’à cinq ans, elle maîtrise 10 langues et peut résoudre des équations mathématiques les plus complexes. Comme lui, mais pour des raisons toute à fait opposé, elle sera marginalisée et repoussée par les autres. Elle lui apprendra à être moins con et lui, il lui apprendra à être un peu plus survivante. 
Dans cette histoire, c’est lui qui parle. 

J’en écris un peu chaque matin. J’essaie de faire mes deux pages par jour. Parfois j’y arrive, parfois je n’y arrive pas. J’ai un plan dans ma tête et je sais à peu près où je m’en vais. Ce que je vais vous glisser n’est que le premier jet. Je vais découper la chose pour me rendre au but que je m’étais fixé, c’est-à-dire au moins 365 messages pour cette année. Non ce n’est pas de la tricherie puisque j’ai suffisamment écrit pour dépasser cette cible. C’est juste que j’ai écrit ailleurs que sur mon blogue. En fait, le soir je me consacre à mon blogue, mais le matin, je gosse sur des histoires pour moi. Des romans que je termine ou que je ne termine pas. L’idée c’est d’écrire tout le temps, dès que j’ai un moment. 
Pour celui-ci, ça coule assez bien. 
Ça défile. 
C’est assez facile et ça me vient sans trop me prendre la tête. J’aime bien le rythme. 

Le titre? J’sais pas. Je n’ai pas encore trouvé. On verra bien. Pour le moment, nous dirons «les aventures du petit Rémi» 

C’est un premier jet, je disais et je vous demande d’être indulgent. Il y aura des coupes dans ce que vous lirez, comme il y aura des rallonges ainsi que des corrections. Faut prendre ces textes comme un croquis, un dessin préparatoire avant la toile. Un squelette, une ébauche. Mais l’histoire me fait rigoler et c’est ça qui est important. 

Voilà, bonne lecture. 

lundi 24 décembre 2012

Petit topo sur la bêtise du consommateur


Nous sommes quelle date là? 22, 23, 24? Suis une peu mélangé ce matin. Les dernières journées à me taper des 12 heures par jours combinés à certains événements vécus m’ont un peu brouillé la carte. 
Journées folles au boulot. Samedi et hier, c’était malade. Ma nouvelle directrice vit son premier temps des fêtes et bien que très sympa, elle a glissé ici et là sur des petits détails qu’un directeur d’expérience n’aurait pas oublié. 
Hier par exemple, elle nous a fait entrer à 9h alors que le magasin justement ouvrait lui aussi à 9h. La veille, samedi, ce fut une journée de pure folie. L’équipe qui travaillait jusqu’à la fermeture n’a pas eu le temps de renflouer les tablettes à la fermeture. Rajoutez à cela un tapis absorbant qui n’absorbait plus du tout (il avait neigé toute la journée et la clientèle - le troupeau - rentrait dans le commerce avec des bottes couvertes de slush) et nous avons trouvé un magasin totalement bordélique aux planchers quasi inondés d’eau dégueulasse. Toute la journée, nous avons couru pour remettre la succursale en état, mais ce fut peine perdue. Quand j’ai quitté hier, l’état des lieux était aussi dégueu qu’au matin. Ce sera la même chose ce matin alors que nous entrons à 9h, soit en même temps que l’ouverture. 
Bon, c’est une erreur et ce n’est pas de sa faute. Elle a donné beaucoup d’heures et de ce côté, on n’a pas à se plaindre. Sauf que commencer la journée comme ça un 24 décembre, je peux tout de suite vous dire que c’est la catastrophe assurée. 
Il aurait fallu prévoir deux personnes de plus après la fermeture pour remettre les choses en ordre. J’évalue la tâche à deux heures pour deux employés. Ce que nous ne pourrons jamais faire ce matin puisque dès que tu mets un pied sur l’aire de vente, tu te fais sauter dessus par la clientèle. 
Enfin, c’est le métier qui rentre comme on dit. 

Parlant de la clientèle, on dirait que pendant le temps des fêtes, celle-ci oublie toujours son cerveau à la maison. Hier, pendant la cohue, j’étais en train de servir une cliente alors que j’avais une caisse dans les bras. Nous bloquions légèrement l’allée. Un monsieur que je n’ai pas vu et qui passait par-là avec son carrosse rempli, m’a sans doute confondu avec une boîte vide, un bout de papier ou encore une motte de neige, va savoir. Mais pour essayer de se rendre à l’allée des vodkas, il poussait son panier sur moi en tentant de se forcer un passage sans se soucier que son geste me faisait mal. Pas une fois, pas deux fois, mais bien trois fois! On aurait dit que dans sa tête de consommateur, tout être humain qui lui barrait le passage était autant d’obstacles à éliminer. Il aurait eu dans les mains un fusil de chasse qu’il m’aurait poivré comme une perdrix.  Ça m’a échappé et je lui ai lancé : « fuck! C’est quoi ton ostie de problème? C’est pas une autoroute et ch’suis pas une marmotte sacrament!» Sans s’excuser, il m’explique simplement qu’il doit se dépêcher parce que sa femme l’attend dans la voiture. Ben oui l’cave! Méchante excuse pour foncer dans les jambes des gens. Ostie de moron! 
Et je réitère que je travaille dans le commerce des vins et alcool. On ne vend aucun article de survie ni de produits essentiels comme de la nourriture ou de l’eau potable. Non, que de l’alcool!  

Des mongols je vous dis. Et chaque année, c’est la même chose. Et chaque année, je m’étonne. Je ne devrais pas pourtant. L’Homo Sapiens devient totalement idiot à quelques heures de Noël. 

On se reparle plus tard. 

dimanche 23 décembre 2012

Princesse Proute se fait coincer.


Elle : N’a pas 18 ans. Fringuée pour sortir, comme la plupart des clients qui sont passés entre 19h et 22h. Vêtements de son âge, mais de bon goût et comme dirait Renaud «maquillée pour faire tomber Travolta» 
Un peu fendante comme le sont souvent les ados un peu trop sûrs d’eux-mêmes. 

Eux : Deux types. Un gros colosse et un jeune maigrichon. Z’ont passé toute la journée dans l’aire d’entreposage à regarder les caméras de surveillance pour coincer les voleurs. La sécurité interne quoi. Personnellement, je dis «la cavalerie» 
J’ai déjà parlé d’eux quelque part dans ce blogue. 

Quand ils l’ont coincée, j’étais en train de verser deux coupes de Osoyoos pour des clients, ce merveilleux vin de la région de l’Okanagan. Ils l’ont fait assoir sur une chaise près de l’ordinateur du bureau. Petite Princesse-Proute, elle tenait tête au colosse des deux en lui affirmant je ne sais quelle excuse à la con pour ne pas s’identifier. Et avec ça, cette attitude si caractéristique de l’enfant roi à qui on a jamais dit non et devant qui toute la terre entière doit se soumettre.  Elle avait envers ces agents la même attitude qu’elle doit avoir devant ses professeurs ou ses parents, c’est-à-dire qu’elle les voyait comme une autorité molle qui plie 9 fois sur 10 à ses quatre volontés. Frondeuse, baveuse, le regard méprisant de celle qui se croit si intelligente parce qu’elle accroche grave aux messages sociaux que chante Lady Gaga, sont point de référence le plus avancée dans la culture générale. Le colosse en a vu d’autres et lui a simplement répondu « Pas grave. On validera ton identité avec les flics» À partir de ce moment-là, la gamine a finalement pigé qu’elle se trouvait dans la vraie vie avec une vraie autorité pas molle du tout et qui ne plie que si tu pointes devant elle une arme d’assaut chargée à bloc. 
Et même encore. 
Son Noël en famille risque d’être très désagréable.  

Quand elle a vu les flics débarquer, ses épaules semblaient tellement lourdes! Là oui, elle a réalisé qu’elle venait de se mettre dans la merde pour une stupide bouteille de Havana Club. Effondrée sur sa chaise, plus du tout frondeuse et à deux doigts de chialer. 

Fallait y penser cocotte.

Goya, suite et fin.


Dans le message précédent, j’ai oublié de mentionner que les soldats de Murat ont commencé à exécuter les rebelles dans la nuit du 2 au 3 mai que le massacre s’est poursuivit jusqu’au petit matin. 
Voilà, c’est dit. 

samedi 22 décembre 2012

Goya


Comment interpréter une oeuvre d’art? Comment la critiquer? Comment la regarder? Comment la comprendre? 
J’ai souvent ces conversations avec mon pote Éric qui se définit lui-même comme un inculte dans le domaine. Comme beaucoup de gens, il se croit incapable de comprendre une oeuvre au-delà de la première image qu’elle renvoie. Alors que c’est faux. Tout le monde peut comprendre, tout le monde peut critiquer et tout le monde peut interpréter. 
Un jour, je l’avais amené au musée pour lui montrer une expo d’Otto Dix, un peintre à part qui participa à la Première Guerre principalement pour y peindre l’horreur de la guerre et son absurdité. Il en sortira profondément marqué et toute son oeuvre par la suite en sera grandement influencée. http://www.ottodix.org/
Éric est un passionné d’histoire, surtout par les deux grandes guerres. Je m’étais dit que cette expo était pour lui. Je ne m’étais pas trompé. Je ne dirai pas qu’il est devenu un passionné de la peinture, mais je sais que j’ai éveillé en lui un certain intérêt pour la chose. Il lui arrive maintenant de commenter une toile que le hasard de nos pérégrinations place sur notre chemin. 

Un peu comme avec le vin, il faut d’abord se faire confiance. Lorsque l’on sent un vin, les odeurs qui s’en échappent évoquent en nous des souvenirs reliés à ces parfums. Pour moi, ce sera le cassis, mais pour mon voisin de table, ce sera plutôt les prunes. Qui des deux se trompe? Aucun puisque les sens, et notamment celui relié à l’olfaction, n’est qu’affaire de souvenirs personnels. C’est un jeu. 
Et il en va de même pour une toile. 
Laissons-nous guider par l’oeuvre et cherchons dans les détails cette petite note de fruit noir qui nous aurait échappé au premier nez. 
Je vous donne ici un premier cours 101 sur la manière de regarder un tableau. Ça vous va? C’est gratuit de toute manière. Ça sera mon cadeau de Noël. 

Prenons exemple de cette toile Tres de Mayo peinte par Goya. Observez là bien comme il faut avant de lire la suite de mon texte. Notez d’abord les gros détails qui vous sautent aux yeux, puis, dans un deuxième regard, cherchez les plus petits que vous n’auriez pas remarqués au premier abord. 
Allez-y. Pendant que vous vous exécutez, je vais en profiter pour aller me fumer une clope. Vous avez dix minutes. Pas plus sinon je déconnecte vos ordis tout en vous collant une dictée à la main. 



Bon, me revoilà. Vous avez bien regardé? Ok, on commence. 

Première question : que décrit la scène? 
Si vous répondez une exécution, vous avez parfaitement raison. Mais si vous répondez autre chose, c’est que vous êtes vraiment dans le champ et mieux vaudrait peut-être pour vous de ne pas lire la suite parce que vous allez vraiment vous emmerder. Parce que là, franchement, c’était facile. 

Deuxième question, un peu plus compliquée cette fois : quel est le point central de ce tableau? Autrement dit, vers quel endroit converge automatiquement votre regard? 

Si je dis vers le condamné à la blouse blanche, on est d’accord? 
Parfait, continuons. Vous êtes bon. 

Ce qu’on vient de voir, ce serait l’équivalent de la couleur du vin ainsi que sa robe. Les deux trucs les plus fastoches à décrire. Maintenant on va passer tout de suite aux machins plus complexes. Suivez le guide et faites attention à la marche. 

Pourquoi Goya a-t-il habillé son personnage central d’une blouse blanche? 
Ici, vos réponses sont aussi bonnes que les miennes, pour peu que vous ne déconniez pas. 
Pour ma part, je vois trois raisons. Et toutes trois sont bonnes parce que ce sont les miennes. Vous en auriez trois autres totalement différentes qu’elles seraient tout aussi bonnes. Faites-vous confiance, merde!

Première raison : Technique. 
En le peignant en blanc, il détonne du reste des deux groupes. Il l’isole. Notre oeil va directement sur lui. Goya veut que son message passe par ce personnage. Quel message? On regardera ça plus tard nom de Dieu. Concentrez-vous un peu et ne cherchez pas à sauter des étapes. Pour le moment, on tient une piste. C’est très bon. 

Deuxième raison : Symbolique. 
Le blanc fait penser à la pureté, à l’innocence, à la virginité. Du coup, notre inconscient nous dit que ce mec là, ben merde, il est sans doute innocent du crime pour lequel on est sur le point de le fusiller. Est-ce voulu? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais on s’en fout. On a trouvé ça tout seul et on est drôlement fier. 

Troisième raison : Contraste. 
Tout est sombre, sauf deux choses. Le blanc de la blouse du condamné, et le sang des fusillés. Ça souligne une fois de plus que le type à la blouse blanche possède la clé du message de ce tableau. Nous sommes sur la bonne piste. Restons-y. 

Tiens, je rajoute un quatrième élément. La lumière. Le type est plus lumineux que la lampe au pied des soldats et qui sert à éclairer les condamnés. Ce qui est illogique. Le vêtement devrait éclairer moins que la lampe!! Mais justement, je cogite dans ma tête et je me dis que c’est voulu. Je me dis comme ça «La lumière des bourreaux éclaire moins que la pureté du condamné» Putain c’est fort! Et je viens de trouver ça là, maintenant! Fuck, je suis hot. 

C’est un jeu, je vous dis. Il ne faut pas se prendre au sérieux. Faut juste se laisser aller. Bon, continuons. 

On accroche d’abord sur le condamné à la blouse blanche, mais tout de suite après, on saute directement aux soldats qui pointent leurs fusils sur lui. Ensuite, malgré nous, notre oeil glisse le long des canons des soldats et revient sur le condamné. On vient de faire quoi là? La trajectoire de la balle qui va le tuer peut-être? Du coup, sommes-nous seulement spectateurs de cette scène ou ne sommes-nous pas un tout petit peu acteurs?
Hein! Je vous en bouche un coin là! Avouez que votre oeil a fait la même trajectoire que celle que je viens de décrire. De gauche à droite d’abord, puis de droite à gauche ensuite. Bang! Vous avez tiré sur le condamné. 
Bourreaux que vous êtes! 

Poursuivons, mais cette fois, encore plus en profondeur. Prenez une grande respiration, on va vraiment s’amuser. 

La position du condamné à la blouse blanche vous fait penser à quoi? À qui? 
Réfléchissez!

Réfléchissez encore. 

Bras en croix... condamné injustement à la mort... 
Ne voyez-vous pas qu’il ne lui manque qu’une croix de bois et une couronne d’épines? 
Ecce Homo! Voici l’homme! 

Plus je regarde cette toile, et plus je me dis que ce type offre sa vie pour sauver celles de ses camarades. «Tuez-moi, mais épargnez mes frères». 
Je me trompe? 
Peut-être. Mais c’est mon interprétation et elle vaut la vôtre. De même que la vôtre vaut la mienne. 
On ne s’en sort pas. 
Il y a indéniablement un clin d’oeil à Jésus ici, tant par la position christique du personnage que par cette impression de sacrifice dans une ultime tentative de sauver ses camarades. 
Et on ne doute plus du tout quand on observe de plus près ce détail saisissant : 



La blessure ressemble étrangement à un des stigmates du Christ. Résultat d’une balle de fusil ou d’un clou planté dans la paume selon vous? Si je vous avais simplement montré ce détail en gros plan en début de texte, il vous aurait été bien difficile de répondre. 
Pas con ce Goya. 

Du coup, les soldats n’en deviennent que plus horribles. On dépasse la politique et on touche du doigt la divine cause. Implicitement, on fait passer les armées de Napoléon, les bourreaux, comme une entité de l’antéchrist. 

Comme si ce n’était pas assez, au loin, on voit le clocher d’une église. Elle semble regarder le crime se commettre. D’ailleurs les deux fenêtres sous la toiture peuvent évoquer des yeux. Dieu regarde donc la scène? Était-ce un hasard ou était-ce pensé par le peintre? On ne saurait le dire, mais en combinant cette hypothèse avec celle de l’homme en croix, du stigmate, il est possible de croire que Goya y avait pensé. De plus, on voit deux angles au clocher. Celui qui donne du côté des bourreaux est dans la noirceur (les ténèbres?) tandis que celui du côté des victimes est du côté soleil levant. Du moins, une légère clarté nous le fait croire.
Dieu\ condamnés = la lumière. 
Le diable\ soldats = les ténèbres. 

Avouez qu’on s’amuse, que mon petit jeu est sympathique et que finalement, vous vous démerdez très bien. 

Allons-y maintenant en balançant tout ce qui nous vient par la tête, en vrac, dans l’ordre ou dans le désordre. 

Les autres condamnés ont des expressions qui rappellent la fresque du Jugement dernier de Michael Ange. Je balance ça comme ça, au hasard. Un peu comme si je venais de flairer une odeur furtive de cassis dans ce délicieux Bordeaux. 

Une large trainée de sang s’écoule en direction des bourreaux, juste devant la lanterne. On dirait une main qui s’apprête à happer les tortionnaires. Symbolisme ou hasard? Et si symbolisme, lequel? Je dirais quelque chose comme «le sang des innocents prendra la forme de la vengeance»  sachant que ce tableau fut peint en 1814, soit l’année de la première abdication de Napoléon, l’année de l’effondrement de l’Empire, et sachant que cet effondrement est dû en grande partie au bourbier espagnol dans lequel les troupes de Napoléon se sont enlisées, il n’est pas con de penser que Goya aura voulu signifier dans sa composition l’impériale déconfiture à venir par une clé cachée. 

Le soleil va se lever ou vient-il de se coucher? Je parlais du ciel un peu plus loin, laissant entendre qu’il représentait le crépuscule du matin. Comment ai-je pu affirmer avec certitude que c’était l’aube? Ne serait-ce pas plutôt le crépuscule du soir? Par quelle déduction en suis-je venu là? 
Pour deux raisons : 
1- Parce que je le sais, c’est tout.  
2- Parce que c’est un fait historique. Le soulèvement des patriotes espagnoles se déclara la veille, le 2 mai. Le général Murat réprima sauvagement ce soulèvement par un bain de sang qui, loin de mater le peuple, lui servira de bougie d’allumage pour un véritable soulèvement national. 

Pour la suite, je vous glisse des questions et je vous laisse vous démerder tout seul. Vous êtes déjà beaucoup plus forts que vous ne le pensiez au début. Et souvenez-vous : vos impressions sont aussi bonnes que les miennes. 

  • On ne voit pas les visages des soldats. Pourquoi? 
  • Pourquoi la ville en arrière-plan ne semble qu’à peine esquissée? 
  • Chez les condamnés, cherchez à identifier leur statut social ou leur métier. 
  • Il y a un prêtre. L’avez-vous trouvé? 
  • S’il voulait symboliser les souffrances du Christ, pourquoi Goya n’a-t-il pas donné le rôle central au prêtre justement? (Un indice ici : aussi incroyable que cela puisse paraître par le sujet de cette toile, Goya fut un temps le peintre officiel de la Cour de Joseph Bonaparte, roi d’Espagne et frère de Napoléon. Eh oui, pendant que le peuple se soulevait contre Joseph Bonaparte le 2 mai 1808, Goya payait son loyer avec un salaire donné par ce même Joseph. En 1808, Goya était un collabo. En 1814, tout juste avant la chute annoncée de Napoléon, il se fit résistant de la dernière heure. Les artistes qui touchent à la politique sont souvent ainsi : de grands hommes dans de bien petites personnes. 

On considère cette oeuvre comme la première résolument moderne de la peinture. Elle marque une cassure énorme avec ce qui se faisait à l’époque. Elle préfigure même les impressionnistes par ces détails à peine esquissés. Les traits grossiers, quasi caricaturaux des personnages étaient d’une audace hallucinante pour l’époque. Par comparaison, et toujours de Goya, regardez cette toile intitulée Dos de mayo peinte la même année et qui évoque le soulèvement décrit plus haut. 



Il s’est passé quelque chose dans la tête du peintre entre ces deux toiles. Bien que les bâtiments peints dans Dos de mayos annoncent l’oeuvre suivante, les personnages y sont rigoureusement peints de manière très classique, avec force détails. Mais dans Tres de mayos, là, on voit carrément l’éclatement. L’émotion du peintre prime sur la forme. Les conventions sont balancées aux chiottes. C’est une cassure énorme qui amènera une génération plus tard aux préimpressionnistes. L’autre équivalent aussi puissant en peinture sera les Demoiselles d’Avignon de Picasso.

Voilà, c’était chouette non? 

Bon d’accord, je vais me coucher.