jeudi 25 octobre 2012

Comme hier


On ne se cassera pas plus la tête ce soir et comme hier, je laisse mes doigts se promener sur le clavier comme bon leur semble. Quand on se tape deux 12 heures en ligne, tu ne peux pas faire autrement. Le voudrais-tu que de toute manière tu n’en serais même pas capable. 
Je reprends comme hier donc. Même vin, même trompette de Miles Davis. On ne change pas une combinaison gagnante. 

Ma nouvelle directrice n’arrête pas de se faire demander par les autres directeurs si tout est ok avec moi. «T’es une vedette qu’elle me dit. Je ne sais pas ce que tu leur as fait, mais tout le monde me parle de toi. Ils ne me croient pas quand je leur dis que tout va bien, qu’on s’entend très bien et que tu ne me tortures même pas.»  
Ils sont drôles les autres directeurs. Comme si j’allais me mettre à couper en morceaux une directrice sous prétexte qu’elle est directrice. Ils n’ont pas compris que ce n’est pas contre la direction que j’en ai, mais contre la bêtise et les tripeux de pouvoir. 
Quand t’es con et que t’es au même niveau hiérarchique que moi, ça va. Je peux endurer même si c’est pénible. J’évite, je me tiens loin et ça finit par s’endurer. Mais quand t’es directeur et que ta connerie envenime nos conditions de travail, là ouais, ça risque de faire mal. Et je dois avouer que j’adore faire chier. 
Comme cette connasse la semaine dernière. Directrice nouvellement nommée, ne doit même pas avoir 24 ans. Bon ce n’est pas son âge le problème. Tu peux avoir 20 ans et être brillant. (Gabriel Nadeau-Dubois, Martine Desjardins, Léo Bureau-Blouin, ça vous dit quelque chose?) Mais c'est sa connerie qui est redoutable. 
Un collègue black était sur le point d’être embauché dans un poste à la sécurité au palais de justice. Le poste nécessite le port d’une arme de poing. Donc, enquête préliminaire de la SQ sur ledit pote. Enquête minutieuse auprès de la famille, des voisins des amis, des collègues, des dirigeants et j’en passe et j’en passe. Tout le monde - dont moi - n’a donné que de bonnes références. Tout le monde sauf cette sublime connasse qui a été dire que le pote en question arrivait les 3/4 du temps au boulot en retard. Elle n’a pas mesuré ses mots, elle a dit «3\4» comme on dirait «il arrive parfois en retard» Ce qui est de toute manière totalement faux. Le mec n’a rien dans son dossier. Pas même la moindre mention d’une rencontre informelle avec son employeur. On ne sait pas pourquoi elle a répondu ça, mais toujours est-il que l’enquêteur a sauté sur l’occasion pour retarder son embauche. Le collègue doit maintenant prouver que les allégations de cette connasse sont fausses. (Et je répète : le collègue est black! Donc, il part dès le début avec trois chances en moins que le petit blanc cato franco) Résultat : Lui qui devait faire partie de la première vague d’embauche en novembre, se voit sur le carreau pour les 8 prochains mois, sans même avoir l’assurance de passer ce premier stade de sélection. 
Tout ça par la faute d’une petite connasse incapable de mesurer l’importance de bien choisir ses mots. 
Le Che, délégué syndical et responsable du bien-être de tous ses collègues, était chez moi quand on a appelé cette pauvre conne pour savoir exactement ce qu’elle a dit. Il avait actionné le «main libre», grave erreur parce que je pouvais entendre et surtout répondre. Quand elle a dit au Che qu’elle avait effectivement dit «en retard les 3/4 du temps», j’ai vu le visage de mon ami s’effondrer. Mais diplomate, il a respiré très fort par le nez et il lui a répondu en se serrant les poings : «Bon, ce n’est pas grave... on va essayer de...» C’est là que je suis intervenu parce mon pote de délégué, autant il peut parfois lancer des chaises sur la gueule du  vieux directeur con, autant il peut ménager la pauvre petite directrice nouvellement nommée pour ne pas lui faire peur. Mais là, je trouvais qu’elle ne méritait pas sa retenue. J’ai gueulé très fort pour qu’elle m’entende au bout du fil. 
    • Fuck le Che! Oui c’est grave! Il faut lui dire que c’est grave sinon elle va passer les 40 prochaines années de sa vie à bousiller celle de tout le monde. Elle vient de fucker l’avenir professionnel de Gontrand (nom fictif, on s’en doute) 
puis, m’adressant directement à elle, j’ai poursuivi. 
    • Ostie de tabarnak, qu’est-ce que t’avais d’affaires à aller dire une stupidité comme ça, ciboire! Si ça se trouve, tu viens de fucker la job de Gontrand, tabarnak! Mais c’est quoi ton ostie de problème!
Elle s’étonne de m’entendre, croyant qu’elle avait une conversation privée avec le Che. Elle proteste, tente de prendre un ton autoritaire, mais vacille dans sa prononciation et laisse plutôt échapper une nervosité impossible à contrôler. 
    • J’ai juste voulu être honnête. 
    • Honnête? Honnête sacrament!!? Mais de quoi tu parles? Tu veux vraiment que je sois honnête avec toi? T’es qu’une ostie de conne!
Ça n’a pas tardé. Cinq minutes plus tard, on recevait un appel de la directrice de secteur qui disait que la connasse déposait une plainte contre moi. Menace ou insubordination, je ne me souviens plus. Le Che lui a tout expliqué, mais elle ne semblait pas comprendre et n’en démordait pas. Nous avions menacé une directrice et ça allait nous coûter cher. Mais le Che n’en avait cure, il savait qu’une directrice de secteur ne vaut pas une VP et comme une des VP de la boîte passe toujours par le Che pour régler les conflits internes, il pouvait se permettre de me faire de larges sourires pendant qu’au téléphone, la directrice de secteur y allait de ses remontrances. Après l’appel, on a poursuivi nos démarches pour tenter de trouver une solution pour notre ami et collègue. Entre deux cafés, on se bidonnait des menaces de la directrice de secteur. Elle ne nous toucherait pas. D’ailleurs, elle ne nous a même pas touchés. Même qu’on a une lettre d’un haut cadre qui contredit les dires de la petite directrice connasse. Un cadre de la haute direction qui n’était pas très content de la petite directrice. Un cadre qui se trouve à être plus haut que la directrice de secteur. Un cadre qui a même dit au Che que j’avais eu raison de bousculer verbalement la petite directrice. Et je le connais bien ce cadre. C’est le même qui m’avait suspendu pendant un mois; un tout petit mois qu’ils ont a ensuite décidé de régler hors cours après que le Che eut parlé à la VP. 
Le monde est bien petit. 

mercredi 24 octobre 2012

Premier client


On ne va pas se prendre la tête ce soir. On va juste déposer nos doigts sur le clavier et voir un peu ce que ça donne. Je laisse couler la magnifique trompette de Miles Davis tout en écoutant un petit Pinot Grigio... heu non, c’est le contraire. Faut pas tout mélanger. 
Faut dire qu’après une journée de 12heures au boulot, le cerveau devient un peu comme de la sauce blanche. Ça coule le long des oreilles. Ça tombe sur le plancher. Faut tout éponger ensuite. Sale époque si vous voulez tout savoir. 

Un mec. Le premier client du matin. Il vient pour s’acheter une bouteille de rhum. Sa carte ne passe pas. Une fois, deux fois, trois fois, retiré. Il ne comprend pas. Il gueule, il peste, il accuse la terre entière et même le gouvernement en passant. Pourquoi pas, c’est son droit. Mais en attendant, pas de bouteille mon coco. Faut payer. Ce n’est pas un comptoir de l’Armée du Salut ici. 
Il sort de sa poche une poignée de cochonnerie : factures, boutons de pantalons, bouts de papier, vieux kleenex usagé et dans le paquet de caca, un peu de monnaie et deux billets de cinq dollars tout dégueulassés et tout chiffonnés. Il fout ça sur le comptoir en me regardant comme si je venais de le provoquer en duel. Il fait le fier le con! Donald Trump dans ses pupilles, rien de moins. 
Qu’est-ce que tu veux que je fasse mec? Que je les compte pour toi? T’es malade? C’est ton bac à germes, pas le mien. 
Il s’achète une bouteille de Havana Club, $25.25 Juste à l’oeil, je vois qu’il n’en a pas assez. En plus d’être fauché, il ne sait pas compter. Remarquez que c’est logique quelque part. Généralement, l’un ne va pas sans l’autre. 
Anyway, je reste là, mine de rien, les bras croisés et je prends mon attitude de croupier de casino de Monaco. Hyper respectueux, mais ferme comme le mur de ciment qui sépare l’État d’Israël de ses esclaves palestiniens. Finalement, il comprend que je ne toucherai pas à sa merde. Il commence à compter. C’est long et c’est pénible. Il a le doigt incertain chaque fois qu’il touche  avec hésitation une des pièces de monnaie. On sent qu’il en est à son premier grand travail intellectuel du mois, voire de l’année. Un sou, deux sous, trois sous... ah, tiens, un dix sous... sa main prend ensuite un billet de cinq et il le regarde intensément, comme s’il venait de découvrir un morceau de métal inconnu tombé d’un météorite. Tu comprends finalement qu’il est en train de compter dans sa tête. Ça semble douloureux. Son regard s’embrouille. De la fumée sort de ses oreilles. On ne déconne pas ici... on est face à un grand questionnement intellectuel qui va faire reculer les limites du cerveau humain. $5 + 13 sous, ça fait combien?... fuck, on a le droit de mettre un gros trente secondes pour trouver la réponse. On frise ici les équations qui nous ont mené à la découverte des particules de Bozon. 
T’as envie de dire « Jusqu’à maintenant, ça fait $5.13 Il vous reste donc $20.12 à trouver dans votre merde. Vous aurez beau jongler avec votre petite monnaie, vous n’y arriverez pas. Tout au plus, vous avez 11 dollars et des poussières» Mais lui, il n’en est pas là. Il compte. Deux billets de cinq plantés au milieu d’un tas de sous noirs, ça ne peut pas faire $25.25 Un enfant de sept ans verrait ça du premier coup d’oeil. Mais pas lui. Il prend le deuxième billet de $5 avec un élan d’espoir qu’il ne peut trahir. Il le dépose par-dessus le précédent, juste comme ça, sans doute pour construire une pile de billets qui va de toute manière s’arrêter là. Finalement, il arrive au bout de sa petite monnaie et réalise qu’il n’a que $11.45 Il se met à fouiller sans ses poches et bien sûr, il n’en sort qu’une autre variété de cochonneries non négociables. Il est muet, mais actif. Il veut boire. Il laisse son tas de merde sur le comptoir et me demande d’attendre. Il quitte le magasin, se dirige vers sa voiture. Il revient trente secondes plus tard avec quelques sous de plus. On en est à $12,18 Nous sommes encore bien loin du compte. Il comprend finalement que sa journée commence plutôt mal. Il se retourne alors vers les petits formats et empoigne la première petite bouteille venue. Une Grey Goose de 375ml. 
À $23,75
Il vous en manque monsieur. 
Il ne comprend pas pourquoi. Dans sa tête, puisque le format est plus petit, le prix doit aller en conséquence. Je n’ai pas envie de lui faire le topo des quatre distillations du produit qui demandent une main d’oeuvre accrue. Je sais que ça serait trop compliqué et que de toute manière, il ne comprendrait rien. Mon premier client de la journée est un inculte profond. Il ne sait même pas lire les étiquettes de prix. Je dois gérer un type qui, dans les temps anciens, aurait été chassé du village pour cause de bouche inutile à nourrir. L’évolution humaine et la démocratie relative de nos sociétés permettent maintenant à ces idiots de survivre et de procréer. C’est comme ça. Faut pas en faire un drame. 
Je lui dis que ce n’est pas moi qui détermine les prix, mais il ne me croit pas. Dans sa tête de con, je suis le grand tourmenteur des alcoolos. Je prends finalement les choses en main et je lui balance une bouteille de St-Rémy 350 ml à $11.50 Il pousse de ses deux mains son tas de merde vers moi. J’en retire du bout des doigts le montant demandé. Je lui refile sa bouteille et je lui souhaite une bonne journée. 

lundi 22 octobre 2012

Nirvana - Smells Like Teen Spirit


J’aime Nirvana. Leur rage surtout. 
À l’époque, je m’étais identifié très rapidement à leur musique, à leur style, à leurs angoisses, à leur fougue. Kurt Cobain, le chanteur, avait à peu près mon âge. C’était des mecs de ma génération qui gueulaient à peu près ce que nous aurions aimé gueuler, mais à défaut de micros, nous nous contentions d’en discuter entre nous autour des tables arrosées de bière de ces bistrots qui n’existent plus aujourd’hui. Ils le faisaient à notre place. Nous chantions leurs refrains. Ils étaient habillés comme nous. Je veux dire que comme nous, fauchés au début de leur carrière, ils se fringuaient dans les fripes et autres magasins de vêtements de seconde main. On le faisait par manque de fric, mais aussi un peu par romantisme. Ne pas s’habiller comme les autres, ne pas suivre de mode, rejeter les grandes corporations du vêtement... le problème c’est que lorsque Nirvana est devenu populaire, on a donné le nom de grunge comme dénomination au style esthétique de cette musique et de ses courants inhérents, dont l’habillement. 
Autrement dit, nous les non-mode devenions à la mode. Nous étions «grunge» depuis 10 ans sans le savoir. 
La non-mode devenait la mode. 
Comme quoi tout se récupère ici-bas. 

Quand Cobain s’est tiré une balle dans la tête à 26 ans, ça m’avait foutu un cafard pas possible. Je ne sais pas comment expliquer ça. C’était un peu notre porte-parole qui venait de se flinguer. En même temps, ça rejoignait tellement le mal de ma génération. Pendant longtemps, les mecs nés entre 1960 et 1970 furent les champions toutes catégories dans le domaine pas très rigolo du suicide. 
Pourquoi? 
J’sais pas. C’est un élément connexe de l’histoire de ceux de ma fournée générationelle. Est-ce parce que nous sommes la première génération de l’histoire à se voir plus pauvre et moins bien nantie que la précédente? L’avenir bouché, les contingences de toutes sortes, les emplois délocalisés, les restructurations d’entreprises, la fin des emplois à vie, les familles décomposées et recomposées... 
J’sais pas. 
Mais j’aime Nirvana. 
Leur rage surtout. 

Monasterio De La Vinas, Crianza 2008



Dam! Je suis en train de boire un petit vin à $10 qui me jette par terre. Monasterio De La Vinas, Crianza 2008. Je voulais quelque chose de pas cher, mais de buvable quand même pour faire ma sauce de ragoût. Bon, d’accord, ce n’est pas un Château Cheval Blanc, mais ne soyons pas snob les amis, ce petit vin de semaine torche solide beaucoup de bouteilles qui se vendent à $15 et plus. 
Cépages? Grenache, Tempranillo, Carinena et Cabernet-Sauvignon. Disponible à peu près partout. 
Je déguste en écoutant Nevermind de Nirvana. Mais ça pourrait aussi bien accompagner n’importe quel album des Beatles ou Jacques Brel. 
Vin très versatile comme dirait c'te gars. 

Un souper


Ça faisait deux ou trois fois que j’avais reporté depuis cet été. Un souper chez mon ex. Finalement ça s’est fait ce soir. Et puis ça tombait bien, la petite est maintenant assez grande pour porter les vêtements que je lui avais achetés à sa naissance. Au lieu d’une photo, je la verrais en vrai avec les fringues que j’ai achetées moi-même avec mon argent. 

Quand je parle de la petite, je ne parle pas de mon ex, mais bien de sa gamine. 
Faut suivre merde. 

Ça fait toujours un peu étrange de retourner là-bas, dans ce grand logement qui était à nous et qui est maintenant à eux. Eux, je veux dire mon ex et son copain. Un mec sympa qui ne se trouve pas à être celui qui fut derrière sa décision «de vivre seule pendant un moment pour prendre un peu de recul». 
Me semble, ouais. J’avais des poignées dans le dos à cette époque. L’amour rend aveugle qu’ils disent. C’est pour ça que j’ai décidé de ne plus jamais tomber amoureux, même si je tombe amoureux douze fois par jour. 
Bref, lui qui n’est pas l’autre. Un brave type. Musicien un peu paumé si j’ai bien compris le topo. Il joue et donne des cours de guitare. Se cherche un boulot d’appoint parce que bon, la musique, ça ne paie pas beaucoup. Et puis juste comme ça en passant, j’ai remarqué que le mec, ben merde, il se tape un bas de poitrine qui commence à prendre de l’expansion. Plus vraiment svelte le mec. Même que je dirais pré-gros. Trente ans tout juste. hoooooon.... c’est-y pas malheureux. 
Hé! hé! hé! 
Moi et ma taille de guêpe, moi et mes quasi 50 ans, on regardait ça du coin de l’oeil et on se disait froidement que finalement, body pour body, je ne suis pas si mal que ça à bien y regarder. En plus, sans faire exprès, j’avais enfilé une chemise très baba cool fleurie ouverte sur un t-shirt vintage Paul McCartney engoncé dans un pantalon très chic, très L’Aubainerie, auréolé d’une ceinture de cuir brune un peu défraichie. Très cool le mec, très Mick Jagger tournée 2006 avec la même maigreur du tour de taille en démonstration pour qui veut bien l’admirer, dit-il modestement. 

Moi y en a être maigre malgré mes (presque) 50 balais. 
Moi y en a revendiquer devant mon 32 de tour de taille, comme à mes 18 ans. Viens pas me dire ma belle que tu ne regrettes pas un peu sinon merde, je mets en doute ton sens de l’esthétisme nom de Zeus! Tu m’as laissé pour une demie portion même pas beau, petit, avorton, qui se tapait une gueule de mouche qui aurait été malade à la naissance, qui devait sûrement étrangler des petits chats la nuit, en cachette (salaud!), qui puait grave la carcasse de chien pourri à ce qu’on m’a dit et que même si ce n’était pas lui, c’était donc son frère. Et puis quand il t’a quitté, tu t’es retrouvée devant rien. Abandonnée et triste. Malheureuse! Tu m’avais téléphoné pour me dire qu’il t’avait laissé tomber comme une merde. Qu’est-ce que tu voulais que je te dise? Reviens? Na! Remarque, t’as rien demandé et je n’ai rien proposé. Mais nous avions été prendre un café. Tu pensais que ç’a allait me réjouir. Me réjouir de quoi? Y a rien de drôle de voir une larguée larmoyante, même s’il s’agit de celle qui nous a personnellement largué deux ans plus tôt. J’étais rendu ailleurs, quelque part dans des chemins de brumes que t’avais provoqués. Je n’étais plus celui que tu avais connu, ni celui que je suis devenu. N’empêche, t’avais encore un beau cul. Ça ouais, je m’en souviens. Ensuite, t’as été avec un mec et puis un autre pas longtemps après. Quelque part entre les deux, tu es venue chez moi pour une bouffe qui s’était terminée très tard. Tu n’es repartie que le lendemain après-midi. Drôle d’histoire. Il n’y avait plus d’amour, mais une manière de complicité qui palliait un peu; comme de la colle bon marché étendue sur les morceaux d’une assiette cassée. Ensuite il y a eu ce mec-là, et puis enfin ta gamine. Tes yeux brillent, mais on dirait juste pour elle. Lui, le sympathique pré-gros, il m’a semblé que... enfin, ce n’est peut-être juste qu’une idée. Moi? Si je suis en couple? Tu rigoles! Je t’avais dit qu’après toi, c’était terminé. T’as tué mes dernières naïvetés en t’en allant. J’en ai plus. Terminé la réserve. Moi y en a décidé de crever tout seul, de cette manière ça me laisse libre d’en aimer des milliers. 
Oui bon, des centaines. 
Ok, d’accord, disons des dizaines. 
Même qu’elles sont toutes belles, surtout celles qui sont jolies. Plus de promesses avec les caresses. J’ai appris que ça ne marche jamais. Ou alors juste un temps, mais après ça t’es bon pour l’enfer. L’enfer, je laisse ça désormais pour les autres. Ceux qui pensent s’aimer pour la vie. Les cons! Les tristes cons! Les histoires d’amour finissent mal. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la chanson. D’ailleurs y a pas d’amour ici bas, ou alors celui pour ses enfants. L’amour entre un homme et une femme est un piège à dupes. Une pulsion de primate qui s’est faite verbe avec l’évolution. T’aimes pas une fille, tu veux juste la sauter. Après seulement viennent les émotions. Et ce n’est toujours pas de l’amour. L’amour comme on l’entend n’est qu’une recherche permanente de satisfactions personnelles. Je suis bien avec toi pour ce que tu m’apportes. That’s it. Dès que tu ne m’apportes plus ce bien dont j’ai besoin pour maintenir ma structure biologique à un degré de satisfaction adéquate, je te quitte. Si l’amour existait vraiment, l’habitude serait un mot absent du dictionnaire des couples. Et va pas dire le contraire, c’est la même chose pour les filles. 

Me retrouver dans ce logement je disais. C’est toujours un peu weird. Je le connais comme le fond de ma poche, mais allez savoir, on dirait que ça fait comme dans un rêve. C’est le même logement, mais en même temps, ce n’est plus le même. Ça ne sent plus la même chose. Les meubles ne sont plus disposés comme avant. Des bibelots nouveaux sont apparus sur les tables du salon. Des objets qui rappellent des souvenirs heureux; comme ces coquillages ou ces petits cailloux. Des objets qui rappellent des souvenirs heureux je disais, mais inconnus au bataillon. Ces souvenirs-là ne furent pas construits avec moi. Mais ils reposent pourtant sur des meubles que j’ai touchés quotidiennement. Étrange sensation. Je voyage dans le temps, mais la machine qui m’a ramené dans ces lieux s’est déglinguée pendant le processus. Je suis dans un univers parallèle que je ne connais pas, mais qui me semble en même temps si familier. Je suis confortable dans mon malaise. Je sais exactement où je vais aller pisser, mais quand je me rends dans la salle de bain, tout a changé. Sauf le petit miroir de maquillage que je lui avais acheté du temps où les deux autres occupants de ces lieux, la gamine et son papa n’existaient même pas. Sait-il au moins que c’est dans mon miroir qu’elle se maquille chaque matin pour se faire belle pour lui? Et le machin au plafond de la cuisine, ce truc métallique qui sert à y ranger les coupes à vin et les chaudrons, sait-il que c’est moi qui l’aie posé tout seul avec mes petits doigts? Même que j’avais travaillé fort nom de nom! Je regarde, je scrute, il ne reste plus beaucoup de choses qui étaient là du temps où j’étais encore naïf et pré-largué. La table de cuisine tiens. C’est la même. Mais pas les chaises. La cuisinière est la même. Mais pas le frigo. Les sofas dans le salon, ouais, ce sont les mêmes. Et puis aussi la maman de la gamine; j’ai bien regardé, c’est la même. Enfin, il me semble. 

On est tous dans le salon et on parle de choses et d’autres. La gamine réclame le sein et du coup, merde, je détourne les yeux. Je m’occupe en parlant avec le jeune pré-gros parce que bon, je ne veux même pas donner une chance à la conversation de tourner autour du sujet de l’allaitement avec force démonstration à l’appui. 
Moi y en a pas vouloir avoir une conversation qui tournerait autour des seins de mon ex devant l’autre. 
Je sais, c’est con, mais c’est comme ça. J’assume. 

Bouffe. Rôti de canard et pommes de terre. Le tout mijoté pendant six heures. Un délice. Je m’occupais du vin. Un délice aussi, of course. J’ai joué au sommelier du dimanche, leur donnant un cours rapide sur l’art de déguster. Ça impressionne toujours, même quand on raconte n’importe quoi. 

Ensuite? Rien. On a parlé et discuté autour de la table comme on fait toujours après un bon repas. J’ai regardé à la dérobé le cul de mon ex deux ou trois fois dès qu’elle se levait de table pour aller chercher ceci ou cela. Faut pas m’en vouloir, c’est de naissance. J’adore regarder le cul des filles, surtout ceux que j’ai bien connus. Je voulais comparer avec celui qu’elle avait dans le temps. N’a pas beaucoup changé. Enfin, il me semble. Mais je n’ai pas voulu aborder le sujet, des fois que ça aurait créé des malaises inutiles. 

Je suis sorti de là vers 22h et j’ai roulé doucement dans les rues calmes de Montréal. Un peu nostalgique, c’est sûr. Ça me fait le coup à chaque fois que je la revois, la méchante fille que j’ai tant aimée même si l’amour n’existe pas. Le courant ne passe plus et je n’ai même pas le coeur qui palpite quand je la vois. Y a que de la douce curiosité amalgamée à un restant de complicité. Je n’ai plus envie de la prendre dans mes bras. D’ailleurs le voudrais-je que je ne saurais même plus comment faire. À cause de ses bras à elle maintenant habitués d’entourer ceux d’un jeune pré-gros. Forcément, il y aurait un décalage au niveau de la portée. 

mercredi 17 octobre 2012

le con global


Un type l’autre matin. Je suis seul sur le plancher de vente. Il vient vers moi et me bombarde de question sur le qui-que-quoi-comment du paiement de la carte de crédit. Je réponds du mieux que je peux et au moment où je me dirige vers ma caisse, il prend deux bouteilles de Cognac de la maison Global (de la pisse à 40%) et se pousse en courant. Il me regarde comme un voleur (ce qu’il est finalement) pour voir si je ne vais pas me mettre à courir derrière lui. Mais ma réaction est tout autre. J’explose de rire, ce qui semble le contrarier dans son action. 
Risquer ta réputation pour deux bouteilles de Cognac Global. Faut le faire! Si tu savais petit tata combien tu m’as fait plaisir. Tu m’as débarrassé de deux encombrements que personne ne veut. Du rince-bouche à 40% d’alcool. Si t’avais juste levé la tête un peu à gauche, du côté du petit meuble des spécialités, à deux pas d’où tu te trouvais, t’aurais vu un Rémy Martin Louis XIII à $2 850.00 la bouteille. 
Y en a je vous jure qui n’ont pas oublié d’être cons. 

mardi 16 octobre 2012

Couleurs du temps (suite)


Un jeune client et son pote. Doivent être dans la jeune vingtaine. Deux blacks. Je spécifie simplement pour dessiner plus précisément le contexte. On verra pourquoi plus loin. 
Ils me posent des questions un peu bizarres. Au début, je crois qu’ils viennent pour nous voler. C’est classique. Certains voleurs débutants n’agissent pas autrement avant de procéder. Ils se dirigent vers toi, te bombardent de questions songrenues sur les produits question de t’amadouer. Ensuite, dès que tu as le dos tourné, ils te piquent une bouteille et s’en vont vers d’autres aventures. 
Mais je me trompais. Leur malaise venait du fait que c’était sans doute la première fois qu’ils mettaient les pieds dans un magasin d’alcool et n’avaient aucune idée de ce qu’ils venaient acheter. En fait, c’était pour la copine du plus jeune. Elle lui avait demandé une bouteille de Bailey’s et le pauvre mec ne savait même pas à quoi ça ressemblait. 
Ok, cool. Plutôt sympas finalement. Touchants mêmes. Le jeune premier qui veut faire plaisir à son amoureuse. Le pote est là comme accompagnateur. Ils sont mignons comme tout. Je les aide et les laisse à leurs bouteilles de crème irlandaise. J’ai d’autres clients et je ne peux pas être partout à la fois. 
Arrive ensuite un groupe pas mal allumé. Ils sont bruyants, arrogants, parlent fort en se moquant de tout le monde. Ils sont cinq en tout, un blanc et quatre blacks. Le blanc semble être le plus déjanté du groupe. Le plus énervé, le plus baveux. Il se tape des tatous artisanaux d’un bleu délavé qui lui remontent jusqu’au visage. Une larme tatouée au coin de l’oeil. On dit que dans certains milieux, ce type de tatouage symbolise le regret d’avoir tué une personne. 
Je ne sais pas si c’est vrai, mais assurément, ce n’est pas à lui que j’irais m’informer. 
Ils sont déjà saouls ou gelés. Probablement même les deux à la fois. Le blanc surtout. Z’ont la dégaine typique des petits soldats de gangs de rue qui traînent dans le coin. Pas difficile de deviner qu’ils portent sous leurs vastes manteaux des trucs dont le port est prohibé. J’ai hâte qu’ils paient leurs bouteilles. J’ai hâte qu’ils quittent le magasin. 
Mais voilà que leur regard s’accroche sur les deux jeunots qui farfouillent au loin du côté des bouteilles de Bailey’s. L’un d’eux, le plus timide, celui qui achète la bouteille pour sa copine, porte un blouson rouge et une casquette de la même couleur. 
Grave erreur! 
Notre succursale est située en plein sur la frontière de deux territoires appartenant à deux gangs rivaux. 
Les bleus, et les rouges. 
De toute évidence, les cinq énergumènes sont affiliés aux bleus parce que merde, ils se mettent à invectiver mes deux jeunots, dont le petit amoureux sans défense. 
Le blanc surtout. 
Il parle un patois de ruelle qui se veut plus gangsta que les gangstas blacks qui l’accompagnent. Ceux-ci d’ailleurs sont morts de rire de voir leur soldat blanc inviter mes deux petits clients tout gentils à se faire taillader le bide à coups de couteau. On ne voit pas de lame, ni de canon, ni rien, mais on sait que c’est là, sous leurs putains de vastes manteaux. Le blanc gueule et invective mes deux sympathiques clients. Ceux-ci sont dans la rangée des liqueurs, figés comme deux poteaux de téléphone, morts de trouille. Je ne comprends pas tout ce que le blanc leur crache de part et d’autre du magasin, mais j’entends les mots «bitch», «red», «pussy» et quoi d’autre encore. 
Pas vraiment la prose de Lamartine en tout cas. 
Ni celle de Hugo. 
Ni celle de Neruda. 
Ils s’en vont finalement, mais ne restent pas trop loin devant la porte du magasin. 
Les deux jeunes clients, dont l’amoureux sympathique habillé de rouge de la tête aux pieds, sont morts de trouille. Par la grande fenêtre, ils peuvent voir la bande de barbares piaffer d’impatience en attendant qu’ils sortent. Fuck, le petit jeune sympa risque de se faire mettre un coup de couteau parce qu’il porte du rouge. 
Absurde vous dites?
Tout à fait d’accord avec vous. Mais quand tu vois ce genre de scène de tes propres yeux, tu ne penses pas à l’absurdité de ces choses. Tu penses juste au fait qu’un drame est sur le point de se produire. 
Ils ne veulent pas quitter le magasin et ils ont parfaitement raison. Mettre le pied dehors c’est mettre un pied à l’endroit précis où leur âme peut très bien changer de bord. 
Pour un simple blouson rouge!! 
Mon collègue décide d’appeler les flics. Au même moment, un autre client - black - qui était à la caisse et qui n’avait rien manquer de la scène, laisse sa bouteille sur le comptoir et sort du magasin à courant. Il se dirige vers la bande de cons et les informe sans doute du coup de téléphone que mon collègue est en train de donner. Tout de suite après, les loups s’engouffrent dans une voiture et démarrent à toute allure. 
Le chemin est libre. 
Ce client-là, qui n’était même pas avec les barbares, et allez savoir pourquoi, s’est senti obligé d’aller les prévenir de l’arrivée possible des flics. 
Mes deux jeunes clients paient la bouteille et déguerpissent en marchant rapidement comme s’ils avaient envie de chier. 
Même que si ça se trouve, le petit jeunot tout habillé de rouge l’avait fait depuis un bon moment.