dimanche 25 mars 2012

Regard oblique


La photo est médiocre. Ce qui est tout à fait normal puisque je suis un photographe médiocre. J’ai beaucoup de volonté, mais je n’ai pas ce qu’il faut pour composer LA belle image. C’est toujours flou, mal cadré, surexposé. Mon frangin est bien meilleur que moi et j’ai beau essayé de copier ses trucs, je n’y arrive pas. Faudrait qu’il m’explique. 
La photo que vous voyez représente mon dernier tableau. Mon premier en 100 ans. J’avais le goût depuis quelques jours. Mais il arrivait toujours quelque chose qui m’en empêchait. Comme mon alcoolisme par exemple. 
C’est un machin que j’ai craché en deux heures environ. Je suis un dessinateur acceptable, mais un peintre qui en arrache. Comme la photo d’ailleurs. Je n’ai pas de technique, mais je crois vous avoir déjà expliqué tout ça il y a quelques mois sur ce blogue. J’ai donc dessiné et presque pas peins. 
Le mec sur la peinture, c’est moi, mais ce n’est pas moi. C’est un peu comme lorsque je parle de Ray qui est pour la hausse des frais de scolarité. C’est lui, mais ce n’est pas lui. Ray est pour la hausse, mais pas Raymondo. Faut essayer de vous démerder avec ça. J’ai déjà eu l’air con une fois, on ne m’y reprendra plus. 
Donc le mec, c’est moi sans être moi. Moi à 60 ans, disons, mais ce n’était pas voulu. Je n’ai pas ce menton. Ni ce nez quand on regarde bien. Ni rien du visage d’ailleurs. Mais c’est moi quand même. Comment expliquer ça? 
Je laisse aller le pinceau en ne pensant à rien. J’écoute de la musique et je pars en voyage dans ma tête. Je pense à plein de trucs chouettes qui me rendent heureux. Mon voyage au Maroc avec M..., celui en Suisse chez mon frangin, les prochains voyages de pêche, le linge de ma fille que j’ai sorti de la sécheuse ce soir et que j’ai plié à peu près correctement en trouvant chouette de me prendre pour une maman. Et puis mon amie toulousaine qui m’a téléphoné 20 jours avant ma fête pour me souhaiter joyeux anniversaire et qui a fait «meeeeeerde» quand je lui ai dit que c’était le 29. Je pense à un tas de trucs comme ça quand je couche de la peinture sur une toile. Je ne pense pas à mon sujet. Je laisse aller ma main en fonction du plaisir que j’ai d’être là et de vivre en ne faisant que ça. Ça donne donc ce que ça donne. Je ne peux jamais prévoir. Je dessine directement sur la toile comme ça vient. Sans croquis préparatoire. Trop chiant les croquis. Ça coupe les tripes, ça étouffe la pulsion. Trois secondes avant, je n’ai pas d’idée de ce que je vais dessiner. C’est comme un accouchement mystérieux, mais sans les contractions douloureuses. Le vrai plaisir dans cette toile, il se trouve dans le blouson du personnage et les plis du T-shirt. C’est là-dedans que mon esprit s’est envolé. Pour le visage, j’ai trop pensé à mon dessin. C’est pour ça que c’est un peu raté. Justement parce que je ne voulais pas rater. Faut pas avoir peur de rater. J’y arrive avec un crayon et du papier, mais avec un pinceau et une toile, on dirait que je me retiens.
Mine de rien, j’écoute les Beatles en même temps que je vous écris et puis je bois le meilleur vin à 12$ disponible à la SAQ. Domaine de Sahari, vin du Maroc. Cépages Bordelais. Cabernet Sauvignon et Merlot. Tu ne peux pas te tromper. Et puis avec la voix nasillarde de Lennon, c’est un complément parfait. 
Ma toile donc. 
Que dire de plus? 
J’aime la position du personnage. On dirait qu’on l’entend penser. Ce regard oblique, j’aime bien. Il est apparu comme ça. Ce port de tête. Cette bouche un brin interrogative. Il n’est pas certain que cette séance de portrait soit une bonne idée. On devine qu’il veut s’en aller. Qu’il n’a pas confiance au mec qui est en train de le peindre. Moi quoi. Ça fait comme un dialogue avec mon inconscient. Moi qui peint moi en train de me regarder me peindre. Vous comprenez? Non? Pas grave, moi non plus. Mais je devine qu’on frôle, frise et chatouille ici un intéressant chapitre dans l’oeuvre grandiose de monsieur Freud. Sigmund de son prénom. 
Putain Ringo, ce n’était pas un mauvais batteur. S’cusez. 
Il est crispé mon bonhomme, un brin angoissé. Pourquoi donc? Je m’interroge. Pourtant j’étais heureux quand je l’ai mis au monde cet enfoiré. N’est pas content d’être là ou quoi? C’est quoi son problème à lui? Fait chier merde. Y doit être pour la hausse des frais de scolarité. Je vais demander à Ray dimanche. 
J’ai utilisé le blanc de la toile pour le visage, les cheveux et le T-shirt. J’ai touché le moins possible. C’est une vieille technique apache que j’ai apprise en chevauchant le désert du Nouveau-Mexique en solitaire. Un pur truc de dessin à la mine de plomb que je tente de recréer avec un pinceau. Pas pour donner du style, mais parce que ça m’évite de gosser avec les couleurs de la peau. C’est du bricolage comme on dit. Un exemple parfait du manque de technique. Comme quoi vous avez la preuve que tout le monde au monde peut faire de la peinture. C’est pas compliqué. Tu fais ce que tu crois qui est le mieux et tu te fermes la gueule sur les raisons qui expliqueraient tes carences. Tu t’arranges pour faire passer ça comme étant quelque chose de voulu, de pensé, de volontaire. Même les plus grands se sont plantés dans leurs chefs d’oeuvre. Va voir le David de Michael Ange. Les mains sont disproportionnées, trop grosses par rapport au corps. Les oreilles sont trop en arrière du crâne. On dit que c’est voulu. Pour les mains, on explique que ça représente la force. Pour les oreilles, on dit que c’est pour mieux souligner la détermination dans le regard. Peut-être, mais pas sûr. Peut-être que les critiques modernes n’ont pas été capables d’accepter que le mec se soit planté. Va savoir. En attendant, je vais aller me coucher. 
Ciao.

samedi 24 mars 2012

21e siècle


Je me suis présenté chez Archambault parce que je cherchais un livre. J’ai essayé de le trouver tout seul sur les rayons, mais comme je ne me souvenais plus du nom de l’auteure, ça chiait un peu. J’ai demandé l’aide d’une commis qui était à genoux devant la section des biographies. Elle plaçait des bouquins dans la dernière rangée du bas, quelque part entre MacArthur et McCarthy. «Pardon madame, je cherche un livre », combien de fois par jour entendent-ils cette question? Je ne sais pas. Assurément beaucoup. Faudrait faire des statistiques. On va rarement dans une librairie pour chercher autre chose qu’un livre. «Bonjour madame, je cherche l’allée des pâtes fraîches» 
Elle s’est levée et m’a gentiment aidé. 
  • Quel est le titre? 
  • Une femme à Berlin. C’est pour une amie. 
  • Tout ça c’est le titre? 
  • Non, la première partie seulement. La suite, c’est personnel. Une précision idiote que je ne sais même pas pourquoi je vous ai glissée. 
Elle a ri. J’adore quand les libraires rient de mes blagues un peu connes. Au milieu de tous ces bouquins, j’ai l’impression d’être vachement spirituel. De l’humour fin qui sent bon l’imprimée et la reliure cartonnée. Elle avait une belle bouille de fille heureuse. Genre bien nourri et des parents qui l’aiment. Sans doute une fille unique. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis dit qu’elle devait sans doute venir de la campagne. À cause de ses belles joues rouges. On en voit rarement des comme ça à la ville. C’est à ça que j’ai pensé. À ça et aussi au fait que ça serait vraiment chouette d’avoir des lunettes rayon X comme celles qu’on pouvait gagner grâce aux gommes Bazooka Joe. Fallait collectionner 5,983,998 petites blagues qui se trouvaient à l’intérieur de l’emballage pour y avoir droit. Je ne me suis jamais rapproché du chiffre. Mais qu’est-ce qu’elles me faisaient rêver ces lunettes! Tous les mecs entre 40 et 60 ans me comprennent. Le mec sur le petit dessin explicatif dans les comics de Bazooka Joe, il capotait grave. Il avait une grande-gueule qui salivait, la langue sortie, pareil comme un chien devant un os. Devant les yeux, il y avait une flèche qui pointait vers une fille. C’était pour nous expliquer qu’il regardait dans cette direction. Un dessin en coin nous montrait la fille en robe devenue transparente grâce aux lunettes Bazooka Joe. Mais chose curieuse, on ne voyait que la nénette en sous-vêtements. Nous, les mecs, on philosophait profond sur ce dessin. On se demandait comment le mec y pouvait voir à travers la robe, mais pas à travers les sous-vêtements. Il devait forcément y avoir un truc qui nous échappait. Et puis comment ça pouvait le faire capoter à ce point-là? Des filles en soutiens-gorge, on en voyait des plus bandantes dans le catalogue Sear’s. Enfin bref, la fille elle trouve le bouquin, mais elle ne l’a pas en stock. Elle peut me le commander si je veux. J’accepte. C’est pour un cadeau. Une fille au boulot. Rien de sérieux, juste une conversation passionnante que nous avons eue l’autre jour au sujet du sort des femmes pendant les guerres. Je lui ai parlé de ce bouquin. Du coup, je me suis dit que je vais le lui acheter. Comme ça, gratuitement. J’adore faire ça. La culture, je n’hésite pas à donner. 
Me suis ensuite dirigé vers la sortie, mais voilà-t-y pas que je tombe sur un comptoir de téléphone sans fil. Ça fait des mois que je veux me prendre un forfait et m’arracher des mafieux de Bell. Et puis avoir un vrai téléphone avec un tas de gadgets dedans, comme dans Star Trek. Celui que j’ai, il date de ma séparation. Ça fait un bail. Très old school. À peine puis-je téléphoner avec. Je m’informe auprès de la commis, lui balance tout plein de questions, elle me montre les modèles, j’en choisis un et voilà que je suis en train de me remplir un forfait. Je me sens soudainement très de mon époque. Très hip-hop. Prochaine étape, le bal en blanc et le toupet de fif. Genre Tintin, mais en plus con. Genre Honda Civic et Loft Story si vous voulez. Oui madame! Avec des muscles partout sauf dans le cerveau. «Hey le gros!» Elle sort le jouet de son emballage. C’est vraiment ça, un jouet. Et puis pourquoi pas merde! On en est là. Moi aussi je veux prendre des photos de révolutionnaires en Iran et changer le monde. C’est un gros machin qui prend toute la paume de la main. Vachement high-tech et tout. Je peux même me raser avec si je veux. 
  • Vous avez la fonction appareil photo, vidéo, accès internet. Vous pouvez enregistrer le son, écouter de la musique, regarder des films. 
  • Est-ce qu’il y a la fonction rayon X de Bazooka Joe quand je le pointe sur vous? 
  • heu... non, je ne crois pas. Qu’est-ce que c’est? 
  • Oubliez ça. 
Il fallait faire un tas de trucs compliqués pour activer la bête. Elle m’a aidé parce que c’était de son âge. Avec ses petits pouces, elle a pitonné tout un tas de trucs qui défilaient à une vitesse de fou. J’ai essayé de suivre, mais elle m’a largué au premier coin de rue virtuelle. À un moment, il fallait entrer un mot de passe. Elle m’a refilé le téléphone et s’est retournée pour ne pas regarder. J’en ai trouvé un pas compliqué à me souvenir, mais le bidule ne voulait pas le prendre. Il disait comme ça que la sécurité était médiocre. L’enfoiré! Du coup, j’ai dit à la fille «Votre téléphone, il est vraiment intelligent. Il se permet déjà d’avoir des opinions personnelles et on ne s’est même pas encore présenté» elle a ri très fort et j’étais très content de moi. 
Je crois qu’on va bien s’entendre lui et moi. Il a du caractère et j’aime ça. Je vais devoir lui trouver un nom. Comment je pourrais bien l’appeler?

vendredi 23 mars 2012

Rectificatif


Y a un gardien de but qui m’a appelé aujourd’hui. Il joue au hockey avec nous le dimanche. Si je me souviens bien, je parlais de lui dans mon dernier texte. Je pensais qu’il voulait m’engueuler. Pas du tout. Il comprend le truc, que ces machins écrits c’est bien souvent du «n’importe quoi» bricolé à partir d’un tout petit fait de rien du tout. 
Ce qui est con, c’est que je croyais qu’il était vraiment pour la hausse des frais de scolarité. En fait, il est contre. Mon erreur vient d’une boutade qu’il a lancée dimanche dernier. J’ai pris ça pour du comptant. Ça m’apprendra. N’empêche, je vais quand même lui mettre deux claques sur la gueule dimanche. Une pour m’avoir fait écrire n’importe quoi, et l’autre pour rien. Ça lui apprendra à ne pas jouer le rôle que je lui ai donné dans mon texte. Non, mais! J’ai l’air de quoi moi maintenant? 

jeudi 22 mars 2012

22 mars 2012



Manif de 200 000 personnes à Montréal contre la hausse des frais de scolarité. J’étais là. C’était grandiose. L’impression d’avoir fait mon petit bout d’histoire. C’est chouette de voir un peuple debout. Une génération surtout, celle des 15 à 30 ans. Record battu. Ce fut la plus grande manifestation de l’histoire du Québec. 
Je ne dirais jamais plus que cette génération n’est pas militante. Quelle leçon! Elle vient de torcher toutes les manifs des boomers des années ’60 et ’70. 
Il existe encore pourtant des dinosaures qui croient que cette hausse est justifiée. Des gens qui répètent le discours officiel des médias de droite «Les étudiants doivent faire leur part». Ces gens ne comprennent pas encore qu’ils sont manipulés comme des pions par un système de communication pourrie par l’intérieur et relayé par des médias complices. Z’avez pas remarqué que cette phrase «Les étudiants doivent faire leur part» n’est qu’un one liner, un pitch de vente directement issu des think tank du PLQ? Come on! Vous tombez dans le piège! Vous ne valez pas mieux que les truites que je pêche l’été. On vous balance un machin coloré sous le nez et vous mordez dedans sans vous poser de question. Fuck! Pensez par vous-même! Dans une vraie démocratie, l’éducation devrait être gratuite! Sinon ça devient un privilège. 
Ma fille va à l’université. Deux cours. $1 200.00 de frais. Dans 5 ans, ça sera 75% de plus selon le bon vouloir de Charest. Je connais un mec, je ne dirai pas son nom, mais il est gardien de but pour nous le dimanche. Il est pour la hausse des frais de scolarité. Il a deux enfants en bas âge. Un jour, il va devoir payer pour l’éducation de ses enfants. À  temps plein, c’est-à-dire 4 ou 5 cours par session, combien va-t-il devoir payer pour eux? Je ne sais pas, mais je suis certain qu’il ne sera capable d’y arriver. Mais il n’y pense pas pour l’instant. Comme beaucoup d’autres, il ne voit que des bébés gâtés qui s’amusent avec la police. Il a oublié que les révolutions doivent toujours passer par la casse et le refus d’obéissance. Pourtant quand il avait 20 ans, il était bardé de symboles révolutionnaires et anarchistes. Je vais lui en parler dimanche et tenter de lui rappeler le bon vieux temps où il lisait Carl Marx. Lui rappeler Brel (Les Bourgeois) et Renaud surtout qu’il aimait tant. Lui mettre deux claques sur la gueule pour le réveiller et lui dire de ne plus écouter Jean-Guy Mongrain ou Dutrisac et ne plus lire Martineau surtout. Trois journalistes de droite qui ont fait des études du temps où ça ne coûtait trois fois rien. Avec un drapeau noir pour lui éponger le front, je vais demander au bourgeois pantouflard qui est en lui de quitter ce corps. Je vais lui réapprendre à lever le poing et à ne plus cracher sur les camarades qui se tiennent debout devant le prêt à penser et l’enclos réservé au troupeau docile. Lui remettre de la rage dans les veines et de l’indignation dans le sang. Que les méchants ce ne sont jamais ceux qui tiennent les pancartes, mais ceux qui veulent les faire disparaître. Que la rue est au peuple et que c’est là notre ultime parlement. Que la télé est une machine à broyer la démocratie par l’engourdissement du cerveau. Que pour toujours être du côté des gentils, il faut toujours être en colère contre le pouvoir. Que devenir confortable, c’est devenir mort. Qu’il y aura toujours des injustices à combattre. Que notre place ici bas est de ne jamais être satisfait. Que de plier à la loi plus fort, c’est accepter notre condition d’esclavage. Que notre liberté de penser n’est pas négociable. Que les muselières ne sont faites que pour les chiens et que nous ne sommes pas des chiens. Que même si t’es pas d’accord, un homme qui se tient debout devant son maître mérite le respect. Que 200 000 humains qui se tiennent debout, c’est une marée qui monte. Que le renversement des choses est peut-être quelque part par là, au bout de cette écume populaire. 
Enfin bref, je vais lui parler. Ça n’a pas de sens. Il était anarco-coco. Ça dépendait des jours. Le lundi anarchiste, le mardi communiste. Aujourd’hui Gaz de Schiste si ça se trouve. Pourquoi pas? C’est le même gouvernement après tout. Le même message, les mêmes médias. Le même relai de communication. Le développement, le combat contre la dette, les méchants étudiants. On est loin de Renaud et de Carl Marx.
J’te fais mal Ray..?.... désolé. C’est parce que je t’aime que je te défonce. Lol comme on dit dans le virtuel. Mais si t’avais été là aujourd’hui, le 22 mars 2012, t’aurais vu 200 000 Ray... de 1986, l’année où l’on avait serré la main à Renaud toi et moi. Enfin non, moi surtout. Toi il ne te l’avait pas serré si je me souviens. Même que tu m’en voulais. P’t’être qu’il avait senti quelque chose. 
Allez merde, fais pas chier et redeviens comme t’étais! Y a de la place dans le bateau. Tout le monde a déserté, sauf moi. Je me sens seul de mon groupe.

mercredi 21 mars 2012

Bonjour Badame


Le mec, il n’est pas méchant. Un peu lent sans doute, mais pas méchant. Si le cerveau humain était fait de circuits électriques, je dirais du sien qu’il a tout ce qu’il faut pour fonctionner sauf que les fils sont mal connectés entre eux. Le vert avec le rouge, le rouge avec le blanc et le blanc avec le vert. Genre. 
Ça fonctionne, mais tout croche. Ça pétarade là où ça ne devrait pas faire de bruit, ça éclaire là où il ne devrait pas y avoir de lumière et ça reste opaque là où justement, un filet de lumière serait très utile.
Lent, mais pas  méchant. 
Quand il parle, on dirait un personnage de dessin animé. Sa modulation est déficiente et ça part dans tous les sens, sans logique ni structure, exactement comme un chien fou qu’on laisserait courir dans un pré après trois heures de voiture. Ajoutez à cela une légère tendance à mettre des «B» à la place des «M» quand ceux-ci sont placés en début de mot. Mais pas les autres. Je veux dire, le premier M du mot devient un B, mais les autres M restent des M. Oui je sais, c’est compliqué, mais faut suivre. Tenez, par exemple, s’il avait à prononcer le mot «matamore», ça sonnerait comme «Batamore». Vous pigez maintenant? Un peu comme lorsqu’on le nez bouché. Bon alors quand il dit «Bonjour madame» 300 fois par jour, du coup, moi j’entends «Bonjour Badame» toute l’estie de journée. Ça finit par devenir obsédant. Et moi forcément, et parce que j’adore me moquer, mais sans faire mal à personne, je ne peux pas m’empêcher de pratiquer mon «Bonjour Badame» à chaque fois que je me retrouve seul. Je suis dans l’aire d’entrepôt, je place la commande, caisse par caisse, me fait des muxxcles dans les biceps des bras et après m’être assuré qu’il n’y a personne d’autre que moi, je travaille en répétant ad nauseam et à voix haute «Bonjour Badame». Ça devient comme une obsession. Je m’en écoeure moi-même, mais je n’y peux rien! C’est plus fort que moi, il faut que je répète encore et encore «Bonjour Badame» Ça fait comme une infection dans le cerveau. Comme un bobo que tu grattes trop longtemps. Tu commences par le dire en déconnant et à la fin de la journée, t’es coincé avec le truc. 
Lent, mais pas méchant. 
Il a 28 ans. Je dirais qu’il a un cerveau d’un enfant d’environ 12 ans. Pas plus. Son papa travaillait dans la boîte. Il a gardé des contacts. C’est comme ça qu’il l’a fait entrer dans l’entreprise. Bon, d’un certain côté, c’est sympa qu’on puisse donner la chance à des gens comme lui d’avoir de bons boulots. Nous sommes en démocratie après tout et en démocratie, tout le monde devrait avoir la même chance. Même ceux qui disent «Bonjour Badame». Mais y a des fois... 
Lent, mais pas méchant. 
Il marche comme un pingouin. A le regard porcin. Il est gras. Sent la sueur. Doit pas se laver souvent. A du mal à contrôler son excès de salive quand il parle. Il ne termine pas ses phrases quand il y a trop de mots dedans. Ça vient du fait qu’il manque de confiance et qu’il panique à exprimer clairement une idée, une pensée, un raisonnement. Sa tête part de gauche à droite, ses yeux tournent en rond comme deux furieuses spirales, il s’agite, il s’essouffle, il mange des mots, il tourne en rond pour finalement s’arrêter de parler au milieu d’une phrase. Il regarde à terre et s’éloigne sans autre cérémonie, te laissant là comme un con. C’est fascinant. 
Lent, mais pas méchant. 
Au début, les collègues filles, surtout les plus jeunes, en avaient peur un peu. Relisez l’avant dernier paragraphe et vous comprendrez pourquoi. 12 ans dans un corps d’un homme de 28 ans. Y a des hormones là-dedans. Ça bouillonne. Ça mijote. Ça  marine. Ça écume. Pas besoin d’être devin pour le savoir puceau. Du coup, les petites cocottes maquillées comme des carrés d’As qui font des bisous à tout le monde (même à moi, le vieux collègue qui a l’âge de leurs papas. J’dis jamais non) quand elles arrivent au boulot, ça le démange grave. «Bonjour Besdames!!!» Mais lui, il n’a pas droit aux bisous. Il voudrait bien, mais pas elles. Du coup, il n’a droit qu’à des «bonjours» très distants et très vites balancés. Lui, pas déprimé pour autant, il se reprend pendant le quart de travail en leur reluquant le cul sans ménagement ni subtilité. Il drague à sa manière, filet de bave au coin des lèvres et le regard fixés sur les seins ou le cul. Sans filtre ni hypocrisie. C’est direct et de bon coeur. Pas de chichi avec lui. Pas de faux fuyant. C’est comme ça. Je te regarde les seins et je ne bouge plus. Même quand tu me dis d’arrêter. J’peux pas. J’ai 12 ans dans un corps de 28 ans. Au début, elles se plaignaient. Nous sommes intervenus, nous, du syndicat. 
    • Il ne faut plus regarder le cul des filles. 
    • Bais vous, vous le faites bien? Pourquoi pas boi?
    • Bon, c’est vrai. T’as raison. Tu peux regarder le cul des filles, mais y a la manière mon pote. Faut être plus subtile que ça. Les filles, elles adorent que tu leur regardes le cul. Mais pas directement. Sinon ça les insulte. Et ne me demande pas de t’expliquer pourquoi, je ne pourrais pas. C’est comme ça. Y a pas de manuel d’instruction pour les filles. On appelle ça une contradiction d’attitude. Je t’expliquerai plus tard. En attendant, faut les regarder, mais sans leur montrer que tu les regardes. Tu comprends?
    • Non. 
    • Bon, oublie ça. Commence par le début. Ne leur fixe pas les seins. Ne t’approche pas le nez de leur cul comme un chien. Ce n’est pas convenable en société. Surtout quand elles sont collègues de travail. Reste discret pour commencer. Tu peux faire ça?
    • Oui Bonsieur!!!
Lent, mais pas méchant. 

mardi 20 mars 2012

Mon cher


La tête d’un mec qui n’a pas fermé l’oeil de la nuit. Il prend une petite bouteille de rhum blanc et s’amène à ma caisse. Je lui lance la phrase classique. 
  • Bonjour, ça va bien?
  • Ah mon cher, ça ne va pas du tout. 
J’adore les Haïtiens. Surtout quand ils ont un certain âge. Ils te lancent des «mon cher» même si tu ne les connais pas. Je trouve que ça donne tout de suite une complicité fraternelle qui rapproche l’humanité. Lui, il n’allait pas du tout. Sa femme l’avait quitté et son chômage se terminait cette semaine. 
  • J’ai 56 ans mon cher! J’ai travaillé comme un cochon toute ma vie. J’ai perdu mon emploi en même temps que ma femme. Je suis seul avec mes deux enfants. Ça fait trois mois que je ne suis plus capable de payer l’hypothèque de ma maison. J’ai 56 ans mon cher! Qu’est-ce que je vais faire? Mais qu’est-ce que peu faire maintenant? Ma vie est finie! Finie mon cher! Je ne dors plus. Je viens de faire trois demandes d’emploi. On me refuse partout. Ça fait un an qu’on me refuse partout. Ah mon cher, il ne me reste plus qu’à me tuer. Je te jure, je vais me tuer. 
Comme il m’arrive souvent dans mon travail, je laisse alors tomber mon tablier de commis et j’enfile rapidement celui de psychologue. Ce gars-là, il était à deux doigts de la corde. 
  • Fais pas de conneries mec. 
Les Haïtiens, putain, y sont tellement cools que tu peux leur parler comme si tu les connaissais depuis 100 ans. Tous les Haïtiens de 30 ans et plus sont comme ça. Et même les plus jeunes, j’en connais beaucoup. Du criss de bon monde. Je ne sais pas d’où ça vient, mais c’est comme ça. Ils ne te connaissent pas, mais ouvre-leur tes bras et ils vont en profiter pour te serrer dans les leurs s’ils sont heureux ou alors ils en profiteront pour te pleurer sur l’épaule s’ils sont tristes. T’as mauvaise haleine? Ils s’en foutent. T’es leur pote. Y a pas de demi-mesure avec eux. Ils sont d’un bloc. J’adore leur humanisme terre à terre. En fait, je suis en amour avec ces gens. Leur sens de l’humour surtout. C’est un peuple qui aime rire. Et moi j’aime faire rire. Du coup, ça tombe bien. On se complète quoi. Quand je serai grand, je serai Haïtien. 
  • Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre mon cher? 
  • Pense à tes enfants. 
  • Justement, c’est à eux que je pense. Avec les assurances... 
  • Oh là! Non! Faut pas penser comme ça. Y a des ressources qui existent mec. Fuck, appelle le bureau de ton député. Explique-leur ton problème. Ils vont pouvoir te référer à des organismes d’aide. 
Je lui parle, je l’écoute, il me balance en quelques minutes sa longue litanie de problèmes accumulés depuis les derniers mois. Ses traits sont tirés. Ce n’est plus un humain, mais un désespoir qui bouge. Je le garde près de mois 30 bonnes minutes. Je lui ordonne d’appeler son bureau de député. 
Le lendemain. 
Je le revois. Il est souriant. Il me remercie. Il a appelé le bureau de monsieur Coderre. On l’a référé à une psychologue. Il va la voir cette semaine. Dans le même coup de fil, on lui a refilé l’adresse d’un conseiller financier. Après explication de son problème, on l’a sécurisé sur les alternatives à suivre. Je n’ai pas trop bien compris, mais semblerait-il qu’il est moins dans la merde qu’il pensait. Il m’a remercié 100 fois. Il souriait quand il est parti. 
Putain y a des fois où t’es fier de toi mon cher. 

lundi 19 mars 2012

Chaud printemps et passe impossible à couper


À 9h30 ce matin, j’étais sur mon balcon à déguster mon café, exactement comme en été. Superbe journée où le mercure a atteint les 23° ou 24°. Un 18 mars au Québec!! Du jamais vu. En plus, ils annoncent ça jusqu’à jeudi prochain. Ma voisine m’a même fait remarquer que ses vivaces émergeaient déjà de la terre. Whaaat? Ben oui, r’garde donc ça! On voit les tiges qui poussent la tête hors du sol et qui se croient déjà en été.
Je ne veux pas me plaindre puisque je déteste trop l’hiver, mais avouez qu’il y a  quand même quelque chose qui ne tourne pas rond. Je n’ai jamais vu ça avant cette année. Ajoutez à cela que depuis trois ans, chaque mois que nous avons passé a été le plus chaud jamais enregistré. Autrement dit, ça grimpe, ça grimpe, ça grimpe... et j’sais pas, mais il me semble que ça grimpe vite en ciboire! Une vague de chaleur comme celle que nous avons à partir de maintenant, généralement ça n’arrive pas avant le mois de mai non? Quelques fois en avril, d’accord, mais jamais jamais jamais au mois de mars. 
Mais bon, l’être humain étant un animal qui s’adapte, j’en ai profité pour me prendre une longue marche sur l’avenue Mont-Royal en butinant ici et là dans les bouquineries du Plateau. Il y avait un monde fou, vous pensez bien. Pas une seule place de libre sur les terrasses. Ce qui me fait penser qu’il en manque des terrasses à Montréal. Quand on dit que cette ville est un peu européenne, je rigole un peu. Elle ne l’est que sur quelques rues éparpillées dans quelques quartiers. Va te promener dans Ahuntsic, Rivière-des-Prairies, St-Léonard, Montréal-Nord, va te promener partout à l’est d’Iberville, descends dans Hochelaga-Maisonneuve ou Centre-Sud, ces coins-là, tu ne trouveras pas grand-chose d’Européen mon ami. Mais bon, je ne voulais pas pisser du vinaigre ce soir. Changeons de sujet. Ou alors allons nous coucher? Je ne sais pas; j’hésite. Je savoure un peu ma fatigue. Une chouette fatigue physique après deux heures à courir après une balle. Hockey du dimanche soir. Ma fabrique de sueur hebdomadaire. C’est fou ce qu’on peut transpirer pendant deux heures. Mais ça fait un bien énorme. Ça décrasse comme disent les paysans. (Y disent vraiment ça les paysans? Ch’sais ben pas.) J’ai dû mettre 4 ou 5 balles dans le filet et j’en ai assurément raté le triple. Je me suis pété  3 ou 4 crises cardiaques, j’en ai assurément raté le triple. J’ai été directement responsable de 4 ou 5 buts. Les descentes à 2 contre 1, quand c’est moi qui tiens le rôle ingrat du «1», ça me tue. En espadrilles, ce n’est pas la même chose qu’en patins. T’as beau couper la ligne de passe, tu ne glisses pas. Pour reculer, il faut que tu fasses des pas. Sinon tu restes là. Pareil comme dans la vraie vie quoi. C’est logique quand on y pense. Mais quand tu recules en glissant, avec des patins et de la glace qui vient de recouvrir tout ça, c’est facile de couper la passe. Enfin, quand je dis «facile», je veux dire que ça se fait plus aisément. Y a une technique et quand t’arrives à la maîtriser bien-bien, tu coupes 90% des passes. Mais en espadrilles, va savoir, j’y arrive pas. Résultat, c’est le pauvre Raymondo qui écope à chaque fois. La passe transversale nous tue raide tous les deux. Bing! bang! but! Parce que pour le gardien de but, c’est la même chose. Il ne peut pas glisser. Va donc arrêter une balle qui part de la droite, qui traverse à gauche en coup de tonnerre et qui se fait rediriger vers le haut du filet, tout en haut, à gauche et tout ça en deux secondes.  Vas-y voir si t’es si bon que ça. Et en espadrilles en plus. On en reparlera la prochaine fois. Non, mais!
Allez, bonne nuit.