mercredi 14 mars 2012

Ze Craked of Ze Boulzed!


Elle portait un chandail qui laissait voir la naissance du terrible sillon maléfique. La craque de boules comme dirait ma voisine. C’était juste assez pour envoûter et pas assez pour être vulgaire. Juste comme il faut, disons. Convenable. Comme une carte de visite. Pas plus pas moins. C’est court une carte de visite, mais ça dit tout. Son décolleté était comme ça. Juste parfait pour déconcentrer. Elles savent faire les filles. Après elles vous reprocheront d’avoir constamment regardé leurs seins. Moi en tout cas, j’ai travaillé fort pour ne pas regarder. Enfin, disons que j’ai travaillé fort pour regarder quand elle ne me regardait pas. Genre quand elle brassait son jus de fruit, quand elle regardait l’heure, quand elle cherchait la serveuse des yeux. Là ouais, j’ai regardé un max. Pas le choix. C’est le cerveau qui te force à faire ça. Tu peux pas résister. C’est génétique qu’ils disent. Enfin, les mecs comprennent ce que je veux dire. 
Bon, la fille avait une belle paire de seins qu’elle mettait en valeur. Ok, je peux vivre avec ça. Même que je ne suis pas contre. Même que j’aurais applaudi. Mais je me disais que pour une rencontre avec son délégué syndical (par intérim), c’était peut-être un peu trop. Voulait-elle m’envoyer un message? Cette discussion, elle aurait très bien pu se faire au téléphone. D’ailleurs, j’avais à peu près toutes les infos. Je n’allais pas apprendre grand-chose de plus que lors de notre première conversation téléphonique justement. Une conversation d’environ une heure. M’a tout raconté son problème. Nous nous étions quittés en nous connectant sur FB, question de garder contact plus facilement. Alors du coup, après une heure à écouter sa voix, je me suis précipité pour aller voir quelle gueule elle avait, la collègue inconnue. Merci Facebook! Quelle belle époque nous vivons. Bon alors voilà, nous sommes amis FB à peine trois secondes après avoir raccrochés au téléphone. Hop! Direction les photos de voyage, celles où on voit toujours les filles en bikini. C’est comme ça qu’on fait nous les mecs. On n’en a rien à foutre de savoir que nos nouvelles amies lisent Garcia Marques ou qu’elles soient abonnées au Devoir, ce qu’on veut surtout savoir,c’est ce que ça donne en bikini. En plus, c’est permis! C’est chouette. Tu reluques grave et t’as même pas mauvaise conscience. T’as tout ton temps pour bien analyser la chose. Quoi? Qu’est-ce que vous dites? Que nous sommes des voyeurs? Oui sans doute, mais seulement avec les filles exhibitionnistes de Facebook. (Et toc!) Sur ma page, aucune photo de moi en maillot de bain. Mais si vous voulez en mettre, libre à vous; c’est votre choix. Mais ne venez pas vous plaindre quand on va baver dessus. Donc la collègue, ouais, pas mal. Mais voilà-t-y pas que pendant que j’étais occupé très sérieusement à tenter d’évaluer le potentiel de ses mensurations, elle me dérange en m’envoyant un message qui disait «hey, je suis sur ta page FB et j’ai vu que tu connais XYZ. C’est drôle, sa soeur est ma meilleure amie». Ben voilà merde, elle faisait exactement le même exercice que moi! Elle scrutait en long et en large mes archives FB. La coquine! Et comme je suis un mec hautement torturé qui ne pense pas comme les autres, je me suis mis à angoisser grave sur l’évolution humaine. Je me suis dit que finalement, ce que nous étions en train de faire tous les deux ce ne fût ni plus ni moins que ce que font les chiens ou ce que nous faisions quand nous étions primates. C’est-à-dire qu’on se reniflait mutuellement le cul pour évaluer le potentiel d’accouplement du partenaire éventuel, mais tout ça de manière virtuelle et à distance. Pathétique! 
Dimanche soir, c’est elle qui m’a téléphoné pour me proposer ce rendez-vous. Elle voulait parler de son dossier. J’étais surpris. Je ne savais pas trop ce que je pouvais lui dire de plus. Qu’est-ce qu’elle voulait la coquine? Sans doute est-elle resté scotchée sur ma photo FB que mon frère a pris de moi cet été, la seule photo de moi de toute l’histoire de la photographie depuis Daguerre où je n’ai pas la tronche d’un repris de justice? Une belle photo en plus. Très «beau bonhomme le mec», chapeau de pêche et gueule mal rasée. Genre bum de bonne famille. Même que l’associée de mon frère que je ne connais pas, celle très jolie avec sa bonne forme physique est venue cliquée «I like» dessus. J’aime bien cette photo. Enfin bref, la fille, elle m’invitait. Mais pourquoi pas? Comme elle travaille du côté de Terrebonne, on a décidé de se donner rendez-vous dans un Café du vieux quartier le lendemain. Bon, allez, j’avoue, le lundi matin, je me suis rasé parce que j’avais une barbe de plusieurs semaines. Pas par coquetterie, mais bien par souci de ne pas passer pour un gros dégueulasse. Parce qu’une barbe, c’est traître quand tu vas bouffer avec une fille que tu ne connais pas. Ça peut emprisonner des morceaux de fromage ou de j’sais pas quoi que tu va bouffer et que la fille, puisqu’elle ne te connait pas justement, elle te dira pas que  t’as une miette de fromage de coincée dans la barbe. Et tu vas passer le reste de la journée comme un con avec ton chunk de camembert coulant dans les poils de menton. La grande classe. 
Suis arrivé à son café 15 minutes à l’avance. Parce que je suis comme ça moi, je déteste être en retard et quand on me donne une heure, je la respecte et je m’attends à ce que l’autre la respecte aussi. Mais pas les filles. Jamais les filles. Toujours en retard les filles. Jamais à l’heure les filles. Toujours toujours toujours toujours toujours en retard les filles. Va savoir pourquoi, elles ne sont jamais à l’heure. En plus, c’est elle qui me dit «14h30». Criss, c’est pas moi! C’est elle! Alors, pourquoi arriver à 14h40? JE DÉTESTE LES GENS QUI NE SONT PAS PONCTUELS! J’ai toujours l’impression de me faire niaiser. Comme toutes les autres, elle veut juste marquer son coup.  «Tiens, je vais le faire attendre un peu. C’est comme ça que ça marche. Et bla-bla-bla, et patati et patata.» Et je trouve ça con. Et ça m’embête. Et ça me gosse. Et ça me fait chier parce que je n’ai rien à faire et que j’attends comme un con. Et puis quand elle arrive, forcément, je suis un peu en tabarnak et du coup, si elle voulait me faire du charme, ben mon vieux, ça ne marche pas. Parce que le premier truc d’importance pour moi, c’est d’arriver à l’heure et de ne pas faire poiroter l’autre imbécile qui t’attend. Quoi? Qu’est-ce que vous dites? 10 minutes de retard ce n’est pas grand-chose? Ben si justement!!! C’est ÉNORME! Expliquez comment moi qui arrive de Montréal je suis là 15 minutes avant et que la fille qui habite à 10 minutes arrive 10 minutes en retard. Expliquez-moi ça pour voir! Fait chier merde. Enfin bref, elle est là, se présente avec son grand sourire timide et s’attend à ch’sais pas quoi, mais moi, je fuck un peu les présentations parce que je suis un peu à cran. Agressif contenu le mec. Poli, mais sec. Elle n’a que 26 ans, mais moi, j’en ai 48 et ça fait bien 30 ans qu’on me fait le même coup du 10, 15 ou 30 minutes de retard féminin et j’en ai plein le cul comme on dit. Je trouve plus ça drôle et je ne trouve plus ça charmant. Même que je trouve ça impoli, irrespectueux, baveux même. Envie de lui dire que fuck, le minimum ma fille, c’est d’arriver à l’heure au rendez-vous que tu m’as donné. Que je ne suis pas ton chien ni ton esclave. Que ça fait 300 ans que je ne mords plus à ces jeux d’enfants. Que je pourrais être ton père, petite gamine. Et que si j’étais ton père justement, je te passerais un savon que tu ne serais pas près d’oublier. Que ça ne se fait pas un truc comme ça, qu’avant d’être un mec, je suis ton collègue et que comme toi, j’ai droit au respect comme j’ai respecté l’heure de ton ostie de rendez-vous. Que je me suis rasé pour ne pas me prendre des morceaux de camembert dans ma barbe. Que j’ai investi plusieurs heures de cette journée terrestre qui ne reviendra plus jamais dans ma vie juste pour toi et ton dossier. Que j’ai dépensé de l’essence juste parce que tu as demandé de l’aide. Que j’aurais très bien pu rester au bureau et faire le même boulot à distance. 
Mais bon, que voulez-vous, elle s’est assise et a retiré son manteau. Et puis la craque de boules!!!

Ze Craked of Ze Boulzed! 

Du coup, je me calme, je souris, je bave un peu et je ne laisse rien paraître à ma frustration. Je deviens tout doux comme un agneau. Gentil. Servile. Elles gagnent toujours! 
Les salopes!

lundi 12 mars 2012

Jean Giraud


Salut, Jean Giraud, mon ami, mon pote, mon maître! Merci, un million de fois merci! Je t’ai connu quelque part à la fin des années ’60 dans un chalet de Sainte-Émilie-de-l’Énergie. J’étais tout petit. Pas plus grand que ça. En fait, c’est ma mère qui a fait les présentations. Je t’explique. Tu dessinais déjà les aventures du lieutenant Blueberry dans le magazine Pilote. Nous passions nos étés au chalet et avant de partir de la ville, maman s’assurait que nous aurions assez de BD à lire pour nous occuper les jours de pluie. Elle passait dans ce petit magasin de la rue Berri et elle faisait la razzia dans la section des BD. Tintin, Astérix, Les 4 As, Lucky Luke et puis le magazine Pilote. Elle ne savait pas qu’elle faisait ainsi entrer le Cheval de Troie dans sa propre maison. De la culture subversive, des créateurs de gauche, des soixante-huitards contestataires qui maniaient le crayon et la plume, c’était ça Pilote. Et puis de la BD intelligente, qui te prenait pas pour un con. Tout ça était dirigé par le plus génial des rédacteurs en chef de l’histoire, un certain René Goscinny. (Quelle époque! Quel magazine! Quelle pépinière de talents!) 4 garçons à occuper dans un chalet pendant deux mois, c’est costaud comme tâche ménagère. La BD, ç’a été la meilleure idée de ma mère. Ça s’est fait comme ça. Je t’ai trouvé entre une histoire de Philémon et d’Astérix. Ç’a été le coup de foudre vieux fou! Ton coup de crayon!! Ça m’a rentré dedans solide, comme une lame de couteau. Et pas que moi, mes frères aussi! Des histoires de cowboy, tu parles! Mon frère le plus vieux a ensuite commencé à acheter tes albums. Les cinq premiers en tout cas. Je les ai encore. Tout dégueulassés de graisse de chips et de gouttes de Coca-Cola et puis plus tard, de bière. Tous les autres, c’est moi qui les ai achetés. Il m’en manque depuis le temps. J’en ai prêté qui ne me sont jamais revenus. Dernièrement, je pensais me racheter les manquants. Et puis t’avais repris la série depuis la mort de ton pote Jean-Michel Charlier, le génial scénariste. Tu te démerdais pas mal non plus au scénario. Moins de bla-bla, mais plus d’action. C’était bien. J’adorais. Je t’ai connu quand j’avais 6 ou 7 ans, t’es devenu un grand frère. Un qui me montrait à dessiner. J’ai piqué trois ou quatre de tes trucs. Les ombrages hachurés, ça vient de toi. Ça rend le dessin plus vivant, plus dynamique. Et puis voilà que tu meurs mon ami! 73 ans, c’est tout jeune! Qu’est-ce que t’as pensé? On fait quoi nous maintenant? Et Blueberry? Qu’est-ce qu’il va devenir? 
http://www.blueberry-lesite.com/

C’est fou le décalage culturel entre l’Amérique et la France. À l’annonce de ta mort, ici tu n’as eu droit qu’à quelques lignes. Et encore! À Radio Canada seulement parce que sur les autres canaux, oublie ça! En France, t’as fait les unes de la plupart des journaux. (Libération t’a même rendu un superbe hommage en demandant à ton pote Bilal, un des derniers grands, à dessiner la couverture. Quel coup de génie. Un maître qui rend hommage à son vieux maître. Car enfin, Bilal, c’est l’un de tes nombreux descendants. Pas de Giraud, pas de Bilal.) Ici, t’es considéré au mieux comme un créateur mineur, au pire t’es même pas considéré du tout. En France, t’es un Dieu au même titre que Picasso et Van Gogh. Je ne sais pas pourquoi, ici la BD n’a jamais été perçue comme un art majeur. Snobisme ou inculture crasse? Un peu des deux, je crois. En France, les auteurs de BD sont aussi populaires que les écrivains ou cinéastes. Pourtant bordel, tout le monde à qui j’ai fait découvrir Blueberry ont littéralement dévoré. La dernière en date, c’est M... mon amie intello. Elle ne te connaissait pas. Je lui ai refilé ma collection de Blueberry. Elle a été deux semaines à ne plus sortir de sa maison. Elle n’a fait que te lire et admirer tes dessins. Elle avait hâte de se coucher pour te lire dans son lit. T’as ce pouvoir là enfoiré! 
Tu signais Giraud, tu signais parfois simplement Gir et pour la partie plus fantastique de ton oeuvre, tu signais Moebius. J’avoue que j’ai plus aimé Giraud à cause de Blueberry. Mon histoire préférée, c’est le diptyque La mine de l’Allemand perdu et Le spectre aux balles d’or. Pu-tain tu m’as fait capoter avec cette histoire-là! ( Oubliez le premier commentaire écrit par un crétin. Lisez plutôt les autres. http://www.bedetheque.com/fiche-607-BD-Blueberry-La-mine-de-l-allemand-perdu.html ) Je n’ai plus ces deux albums. J’ai prêté à un type qui vit maintenant à Toronto. Aussi bien dire que je ne les reverrai plus jamais. Mais je vais les racheter. Dans ces deux albums, comme tu l’as fait souvent dans ta carrière, tu explores de nouvelles recherches picturales. Ici, tu deviens carrément cinématographique. L’affrontement entre Blueberry et les deux chasseurs de primes est carrément à se rouler par terre. Un jalon important dans la BD moderne. Le  héros qui profite du contre-jour pour aveugler ses adversaires et les poivrer d’une balle chacun, mon vieux, c’est juste malade. Je ferme les yeux et je revois ton dessin. J’ai l’impression d’entendre les coups de feu. Comment tu fais ça??? 
Hey vieux, je te laisse. Je dois me coucher parce je travail demain. Je voulais juste te dire merci pour avoir toujours été là quand ça n’allait pas dans ma vie. Je suis triste de te perdre vieux sage, monsieur mon maître. T’as été quelqu’un d’important pour moi. Au même titre que les Beatles et les quelques autres qui me font dire que cette vie-là vaut quand même la peine d’être vécue. 
Le petit garçon de 6 à 49 ans te dit merci Jean Giraud, Gir, Moebius, du fond du coeur. 











vendredi 9 mars 2012

18 ans de service


Hier, j’ai assisté une collègue lors d’une convocation disciplinaire. Congédiement après 18 années de service. La séance a duré deux heures. Longue, très longue agonie sous fond d’humiliation. Je l’ai trouvé forte quand même cette petite bonne femme. N’a pas versé une larme. Ce qui est plutôt rare dans ce genre d’événement. 
C’est la troisième ou quatrième fois que j’assiste un condamné lors de son exécution. Ce n’est jamais agréable et c’est toujours bouleversant, même quand le congédiement est justifié. T’assistes aux premières loges à la démolition d’une vie. Il n’y a pas de bonne façon pour dire à quelqu’un qu’il ne fait plus partie de la boîte. Il n’y a que la mauvaise et la moins mauvaise. Certains utilisent à escient la pire, juste pour le simple plaisir de goûter aux fruits suprêmes de la domination hiérarchique. Je connais une grosse salope de la pire espèce qui prend son pied à suspendre et à congédier. Du genre à te donner envie de retourner aux bonnes vieilles manières syndicalistes des années 30. D’autres sont plutôt mal à l’aise avec ce genre de boulot. On devine assez vite que la décision ne vient pas d’eux, mais qu’ils furent désignés pour se salir les mains à la place d’un autre. Parfois c’est un rite de passage. Toi le nouveau promu, va nous montrer que t’es capable d’aller te mettre le nez dans la merde. Congédie-moi ce mec-là. 
Ça ne devait durer qu’un court moment, ça s’est prolongé pendant deux heures pour toutes sortes de raisons. C’était interminable pour la collègue. Mais elle s’est tenue debout. Dehors, il pleuvait. Le ciel était gris, bas, laid, mort. Cette chiasse du temps et de l’âme m’ont habité toute la journée et une partie de la soirée. 
Parfois, je rêve de révolution, de tribunaux populaires et de renversement de l’ordre. Je rêve de soulèvement des masses. Je rêve de congédier un congédieur. Je sais, ce n’est pas très convenable, mais il m’arrive de souhaiter le feu et le sang pour toutes ces personnes qui se croient nos maîtres. Ce n’est pas une bonne chose, je le confesse. Mais tabarnak, y a des fois où je me dis qu’effectivement, peut-être que la liberté est vraiment au bout d’un fusil. 

samedi 3 mars 2012

La silhouette



C’est une cliente que je n’avais pas vue depuis au moins deux ans. Normal, depuis les deux dernières années, j’étais plutôt au syndicat que sur le plancher de vente. Doit avoir 70 ans, quelque part par là. Un rouge à lèvres appliqué à la sauvette. Non. Ce n’est pas ça. Pas à la sauvette. Même qu’elle doit drôlement y mettre le temps. C’est que la pauvre se tape la tremblote, alors forcément, quand elle s’en fout sur le gueule, ça déborde toujours un peu. Ça doit être la Parkinson, j’imagine. Ou quelque chose comme ça. Quand elle sort ses billets de son porte-feuille, c’est l’enfer. Ça prend un temps fou à cause de la main qui tremble comme une feuille. Alors je ne vous dit même pas pour le rouge à lèvres. Elle est bouffée de tics au visage. La mâchoire toujours crispée et qui bouge toute seule, comme si elle avait une envie de chier permanente et urgente. Elle entre, elle prend sa bouteille et elle sort. Ça ne prend jamais plus que 30 secondes avec elle. Sauf à la caisse à cause de sa tremblote. Là, c’est plus laborieux. Elle porte toujours de grosses lunettes fumées qu’on ne voit pas ses yeux. Elle vient le matin assez tôt après l’ouverture. Quand je l’ai vu entrer ce matin, elle était tout en noir. Chapeau à rebords plats noirs, long manteau noir, lunettes noires et puis sous le chapeau, une espèce d’écharpe noire qui descendait des deux côtés du visage. Elle traînait une lourde sacoche et sa silhouette avait quelque chose de  totalement caricatural. Vite vite, j’ai arraché un coupon de caisse et j’ai tracé rapidement sa dégaine avec un stylo, question de la reprendre tout ça au propre plus tard. Je voulais juste capter sa démarche. Ç’a donné ce croquis que je glisse ici. Il faut imaginer la chose tout en noir. 
Avant, elle prenait un Mickey de rhum. C’est-à-dire 350 ml. Elle faisait sa journée avec ça. Jamais plus, jamais moins. Régulière comme un métronome. Maintenant, elle est rendue au 750ml de Brandy. Du Paul Masson pour être plus précis. Je ne sais pas ce qui s’est passé dans sa vie en deux ans. Mais elle carbure maintenant dans les gros formats. Une bouteille par jour. J’imagine qu’il y aurait des choses intéressantes à dire sur cette image. Mais je n’en trouve pas. C’est juste la vie. Elle est juste un peu plus alcoolo qu’il y a deux ans. Mais en même temps, plus vieille, donc plus sage en principe. Mais aussi peut-être plus triste? Plus mélancolique? Plus seule? Plus proche de la mort? Va savoir, je ne comprends rien. C’est abstrait tout ça. Sauf sa tremblote. Et puis cette gueule crispée, comme une envie de chier permanente.

jeudi 1 mars 2012

Des larmes


A... L... a mon âge. Il a connu une vingtaine de foyers nourriciers avant ses 18 ans. Enfant battu et mal aimé. Il s’est fait arracher de sa famille tout jeune. Mère absente, père alcolo. Il comptait sur le verre de lait qu’on donnait à l’école le matin pour se nourrir. Son premier cadeau de Noël, il l’a reçu à ses 17 ans.  Un radio transistor qu’il a gardé toute sa vie. Ça venait d’un Frère de je ne sais quelle congrégation de son orphelinat et qui croyait en lui. Quelques mois plus tard, il se retrouvait tout seul dans la société. À 18 ans. Je l’ai connu à l’époque où je travaillais au Devoir. Quand ma fille est née, il avait 24 ans. C’est le seul de mes amis qui pleuré en tenant ma fille dans ses bras. Il nous avait dit «Ça me touche parce que je sais que cette enfant-là ne manquera jamais d’amour». Je me souviendrai toute ma vie de ce moment. 

Naître en 2012


C’est drôle de naître en 2012. L’espérance de vie des femmes d’aujourd’hui est de 80 ans. On peut facilement croire qu’il sera autour 90 ans dans un siècle. Ce qui veut dire que la petite Maya, la fille de mon ex et qui n’a pas encore une journée de vie, a toutes les chances de vivre jusqu’en 2100 et des poussières. C’est vertigineux quand on pense à ça. 

Naissance


Bon, mon ex a accouché aujourd’hui. Enfin, cette nuit. Je lui ai parlé au téléphone en fin d’après-midi pour la féliciter. C’est ça qui faut faire quand on est bien élevé. Et comme je suis bien élevé, ça n’a pas été difficile. Paraît que tout a bien été et comme on dit dans les clichés, la mère et l’enfant se portent à merveille. Elle était contente de mon appel. Elle était encore à l’hôpital. Elle y reste jusqu’à vendredi. Quand elle me parlait, j’entendais sa petite gamine qui babillait, toute collée contre elle. Ça faisait de petits «mh, mh, mh» de petit mammifère tout naissant et sans  fourrure encore. C’est con, ça m’a mis plein d’humidité dans les yeux. J’étais dans ma bagnole quand je lui parlais. Je revenais de chez Mouton Noir, une boutique de vêtements pour enfants. Des machins exclusifs fabriqués au Québec. Je n’allais tout de même pas acheter Chinois pour une nouvelle humaine arrivée sur terre depuis même pas 24 heures. J’suis pas comme ça quand même. L’exploitation de l’homme par l’homme, elle aura bien assez le temps de tout apprendre ça par elle-même. Quand je suis entré dans la boutique, ça m’a sauté aux yeux : les vêtements pour les petites filles, sacramouille, c’est beau comme c’est pas possible. Ces petites robes fleuries, ces petits manteaux d’hiver avec de petits capuchons tout minuscules, ces petites choses de rien du tout, mais tellement mignonnes! Je n’étais pas rentré là-dedans depuis près de 24 ans. Je ne voulais pas un truc de bébé. Je veux dire, pas un machin qu’elle n’aura pas le temps de mettre parce qu’elle aura grandi trop vite. La madame qui était là et qui s’y connaissait en bébés vu qu’elle travaillait dans une boutique de vêtements pour bébés m’a aidé. Enfin, elle m’a guidé. J’ai choisi par moi-même. J’ai opté pour deux robes parce que ça fait plus «petite fille». Des trucs qu’elle pourra porter à six mois et à un an. L’une des deux est toute fleurie, genre yé-yé sixties, Be-Bop-Allulah, She loves you yeah yeah yeah. Très swinging London. Très Beatles. C’était tout petit dans mes mains. Mais tellement joli. Et toutes ces petites robes autour de moi, et toutes ces petites choses pour mettre des petites puces dedans, ça n’a pas pris de temps avant que l’envie de chialer me pogne grave. C’est fou non? C’est parce que ça me ramenait à ma fille du temps où je pouvais la tenir d’une main. Je m’en souviens. J’aimais la tenir comme ça, sa petite tête dans ma paume et son petit corps d’oiseau fragile accroché sur mon avant-bras. Ouf! Qu’est-ce que j’avais envie de brailler chez cette grosse madame gentille comme tout au milieu de ses fringues de gamine. Ç’a été dur de rester là pendant qu’elle emballait mes achats dans un beau paquet cadeau. Je la trouvais lente en tabarnak et j’ai dû pédaler solide pour retenir mes larmes. Fuck, c’est con. Mais en même temps, allez savoir, c’est rassurant. Ça prouve que je suis sensible. Il était quand même temps que je sorte de là, mon petit sac qui ne pesait rien dans la main. Arrivé à ma bagnole, j’ai mis le sac sur le siège arrière. Mais en chemin, je me suis garé et j’ai été remettre le sac dans le coffre de ma voiture pour ne pas qu’il se prenne l’odeur de clope. Ça aurait été trop dégueulasse quand on y pense. C’est là que j’ai téléphoné à mon ex. Je souhaitais tomber sur son répondeur, question de laisser un message et la laisser me rappeler. Mais c’est son mec qui a répondu. Ce n’était pas prévu dans mes plans. D’autant plus que  je ne me souvenais plus de son nom. Ç’a donné une drôle d’entrée en matière. Un peu rigolote. Il lui a refilé le téléphone en lui disant tout naturellement «C’est Varice & Versa», comme si c’était convenu que j’allais appeler. Ça m’a fait tout bizarre. Comprend-il seulement que j’ai vu sa femme toute nue 8 ans avant lui? Y a des choses comme ça qui sont difficiles à comprendre. Maintenant que j’y repense, je me dis que c’était une drôle d’idée d’appeler. Moi en tout cas, je n’aurais pas aimé que l’ancien chum de ma blonde appelle le jour de l’accouchement de ma fille. Mais allez savoir, il trouvait ça normal. Peut-être que finalement, il m’aime bien parce qu’on ne lui aura dit que des choses bonnes sur moi. C’est vrai que j’ai été un mec adorable lors de la séparation. Pas méchant ni rien. Bonne pomme. Généreux et tout. Tu ne m’aimes plus, mais ce n’est pas grave. Je t’aime encore alors c’est pour ça que je m’en vais sans te faire chier. Comme dans une chanson de Gainsbourg. Je suis le meilleur mec à larguer. C’est parce que j’ai de l’expérience. Je sais comment ça marche. Je te laisse tout sauf les CD. Terminé cette abomination de racheter toute ma musique. Quand je l’ai quittée, c’est ce que j’ai fait. Tu gardes tout, sauf la musique. Même tes CD, ceux que t’as achetés, je les prends. Même ceux de Renaud. De toute manière, c’est moi qui te l’a fait connaître. Elle a dit oui et ça été tout. Et puis voilà merde, six ans plus tard, elle est devenue maman et j’ai encore ses disques de Renaud. Et puis aussi deux petites robes pour sa fille qui n’est même pas la mienne et que je vais lui refiler cette semaine, quand elle sortira de l’hôpital. C’est con la vie quand on y pense bien comme il faut.