vendredi 8 avril 2011

WOOOooooognignignigni....

Quand les types en haut des minarets appellent les fidèles à la prière, j’ai toujours l’impression d’entendre le moteur de la scie à chaîne de mon père. Ça fait une sorte de «WOOOooonnnnngggggnignignigni.....WOOOooooooggggnignigni....» L’impression que la chaîne est restée prise dans le creux du vieux boulot qui se trouve à côté de la shed. Les premières fois, ça fait tout drôle. Tu cherches le bûcheron qui a besoin d’aide, mais du coup, tu réalises que tu te trouves en plein milieu de Rabat ou de Casa et que de bûcherons, y en a pas. Ce n’est qu’au troisième «Woooooognigni» que tu comprends que c’est l’appel à la prière. Ce n’est pas tant la langue que les hauts parleurs qui font cet effet sonore bien de chez nous. Faut savoir que certains minarets projettent l’appel à des km à la ronde et forcément, la sonorité n’est pas toujours top niveau. Néanmoins, je sais que mon observation est totalement stupide et n’apportera rien à l’humanité. Mais il fallait que j’en parle et ici, justement, je ne peux pas trop me confier à ce sujet.

La ruine des ruines

Les ruines romaines de Chellah constituent la première trace de civilisation dans la région de Rabat. Comme c’est l’un des seuls sites touristiques où il faut payer, aucun danger de tomber sur «un ami» qui voudrait te guider et qui te tombe dessus par hasard, au moment où tu descends du taxi ou de l’autobus. Juste pour ça, ça vaut la peine de visiter. Ça repose comme on dit.


Je suis resté profondément troublé par l’état de préservation lamentable des lieux ainsi que du peu de surveillance du site. On marche sur de la pierre deux fois millénaire sans égard aux dommages causés par l’affluence des visiteurs. Il n’y a pas de circuit balisé, de sorte que l’on déambule un peu au hasard, où l’on veut comme on peut, marchant tantôt sur une stèle funéraire, tantôt sur un socle de marbre placé là à l’époque où un type nommé Jésus se faisait crucifier pas trop loin d’ici, un peu plus vers l’est en prenant la première mer à gauche en tournant sur Gibraltar.

J’ai marché sur des planchers de mosaïques d’époque qui se désagrègent sous nos pas touristiques. J’aurais pu me pencher et glaner quelques morceaux aussi vieux que la chrétienté et les foutre dans mon sac à dos, ni vu ni connu. Je suis venu à deux doigts de le faire, mais au dernier moment, je m’en suis interdit pour des raisons morales. La plus minuscule pierre de ces vestiges appartient au patrimoine de l’humanité.

Des graffitis de peinture et, pire encore, des prénoms de crétins modernes tracés au canif défigurent ici et là de vieilles plaques de pierre ornées d’inscriptions romaines. À un endroit et pour passer d’une section à un autre, je n’avais pas le choix de poser un pied sur des monceaux de colonnes brisées qui ont vues 2000 rotations terrestres autour du soleil. Ça fait un tout petit peu mal au ventre.

Tout autour, sur les sommets de ces prestigieuses ruines, des cigognes y prélassent dans d’immenses nids.

Ce site est pourtant protégé par l’UNESCO et je m’étonne de ce laxisme assassin.


Le site se compose en deux parties. La première sont ces ruines romaines datante de l’an 40 après JC. L’autre partie, la nécropole, date de l’an mille environ et fut érigé par un sultan qui répond au nom de ch’sais pas trop qui puisque je ne me souviens plus et ce n’est pas important car je commence à être légèrement débordé par la quantité de noms et de dates historiques depuis les 5 derniers jours.






Les cigognes sont à Chellah ce que les mouettes sont à Montréal. C'est pittoresque mais en même temps, elles contribuent à massacrer l'endroit.

On se croirait dans le Otello de Orson Wells.




Mosaïques qui datent de 2000 ans. Observez le triste état de ces trésors du patrimoine humain. On laisse les visiteurs marcher là-dessus sans se soucier des dommages.

Honte à moi, j'ai posé le pied sur ces vieilles colonnes délabrées.

Qui veut du vieux marbre qui date de la crucifixion? Vous n'avez qu'à vous pencher et prendre ce que vous voulez. Personne ne garde l'endroit, à part deux ou trois vieux bonhommes qui dorment à l'ombre d'un palmier toute la journée.




M...

M... oublie les clés d’hôtel dans les serrures. M... s’endort dans les trains avec son sac grand ouvert, laissant son Macbook dépasser la tête, visible à des km à la ronde. M... aime lire les guides en plein milieu des rues mortelles de Casa ou de Rabat, indifférente aux zigzags et aux crissements de pneus qu’elle provoque, mais qu’elle ne voit pas ou n’entends pas. «J’aime savoir où je me trouve» me répond-t-elle quand je lui fais la remarque que ce n’est peut-être pas une bonne idée de consulter le guide du routard en traversant la rue sur un feu rouge. Surtout ici. M... croit toujours avoir perdu son appareil photo, mais le retrouve toujours quelque part dans ses bagages. M... croit toujours avoir perdu son écharpe, mais le retrouve toujours sur son épaule. M... croit toujours avoir perdu sa trousse à maquillage, mais la retrouve toujours sur la petite table de chevet, à la même place que la veille justement où elle croyait encore l’avoir perdu. M... adore pénétrer dans les recoins les plus obscurs de la partie la moins fréquentable de la Médina de Casa, même quand tout au bout, précisément dans la direction où l’on va, trois ou quatre Marocains à la mine pas très reposante semblent nous attendre pour nous dépouiller de nos effets. M... ne les voit jamais, ou alors leur sourit en sifflant une ritournelle et passe devant eux comme si de rien n’était.

Je crois que M... est un cas à part. Mais ça, je le savais déjà.


Le virus africain


Dans un café près de la gare, je m’installe du côté de la terrasse qui donne sur la rue. Je commande un expresso et je m’amuse à me transformer en vieux Marocain. Les cireurs de chaussures claquent leur brosse contre leur boîte de bois pour attirer l’attention des clients. Je fais comme mes nouveaux amis anonymes et je réponds négativement d’un geste de la tête. De toute manière, je porte des runnings et j’imagine mal le cireur tenter d’en tirer quelque chose. Sans parler qu’il risquerait de se taper une infection tellement je pue des pieds depuis le début du voyage. Sans doute ai-je attrapé une sorte de terrible virus africain qui se loge sous la plante des pieds et qui fait ressortir la partie «fromage bleu» en moi. Faut voir si ça se soigne.

M..., avec qui je voyage et qui a le nez très fin pour ces choses, exigent que je range mes chaussures sur le balcon chaque fois que je rentre à l’hôtel. Pour mes chaussettes, c’est la même chose, mais elle ne cesse de les asperger de poudre pour bébé qu’on se demande bien à quoi ça sert.

Elle est très drôle.

Être là quand ça se passe...

Il y a des manifs tous les jours à Rabat. Rien de violent et c’est toujours civilisé, mais c’est TOUS LES JOURS. On a qu’à prendre la direction du centre-ville et se rapprocher du parlement pour en voir passer deux ou trois pendant ce simple trajet. Aujourd’hui, jeudi 7 avril, c’était des bacheliers sans emplois qui dénonçaient leur condition de pauvreté. La plupart des gens à qui j’ai parlé sont derrière les manifestants. D’ailleurs, on a qu’à regarder l’enthousiasme des passants pour réaliser qu’il n’y a pas beaucoup de gens à Rabat qui sont contre le principe de ces manifestations. Mais attention, tout le monde prendra la peine de souligner (surtout à l’étranger que je suis) que ce n’est pas contre le roi, mais contre le gouvernement que l’on dit ouvertement corrompu.

De la terrasse où je me trouve en ce moment, je les entends chanter et scander des slogans que je ne comprends pas. Mais ça fait une douce musique d’espoir à mes oreilles.

Ce sont des profs, ce sont des bacheliers, ce sont des employés ordinaires ou chômeurs tout court. Des jeunes, des vieux, des femmes et des hommes. Leur chant remplit cette ville d’une symphonie surréaliste.

Mais c’est beau à entendre.

On sent que quelque chose est en train de se passer. Une gronde de moins en moins souterraine et qui ose de plus en plus exiger à voix haute, au grand jour, sans peur.

Il n’y a pas de police ni soldat. Le roi n’est pas si con que ça finalement.

Les manifs sont respectueuses et bien organisées. Il s’en dégage une énergie qui carbure plus à la fête qu’au désespoir. D’ailleurs ces manifs, c’est l’espoir justement. À leur passage, je ressens un puissant courant me traverser le corps. L’impression d’être le témoin privilégié d’un bouleversement tranquille.



Circulation

Il existe une sorte d’équilibre entre les piétons et les automobilistes. Ça se situe quelque part entre la tendance suicidaire des premiers et l’esprit assassin des seconds. Quelque part entre ces deux notions, les Marocains ont trouvé un terrain d’entente dont je cherche encore à en décrypter les notions de base qui, je sais, seront essentielles à ma survie ici.

Promenade à la Casbah des Oudaïas, Rabat